Bouton


Etienne Marcel


Etienne Marcel
Statue d'Étienne Marcel, Hotel de Ville de Paris.

Les États Généraux de 1357 poursuivirent hardiment l'oeuvre de réformation commencée en 1355 et 1356. Une ordonnance rendue par le dauphin avait reconnu la légitimité de leurs demandes, et bientôt, encouragés par ce succès, ils avancèrent encore dans la voie où ils étaient entrés. Un conseil de trente-six membres fut institué et gouverna la France sous les inspirations du prévôt des marchands, Étienne Marcel. Paris, dans ce mouvement, était devenu une véritable république, dont Marcel était le chef réel, et dans laquelle le dauphin n'avait plus d'autre privilège que de promulguer les ordonnances rendues par les États et afin même qu'on ne pût se méprendre sur l'origine de ces actes d'administration, ils étaient précédés de cette formule : « De l'avis de notre grand conseil des États et des hommes des bonnes villes. » Cependant le jeune prince ne se résignait que difficilement à cette sorte d'abdication ; il disputait son autorité aux États et cherchait, par tous les moyens que lui suggérait un esprit adroit et prudent presque jusqu'à la perfidie, à ressaisir les droits de la royauté.
Il s'entourait d'hommes dévoués, rappelait les anciens ministres qu'on l'avait obligé de renvoyer en 1356, demandait à son père des ordonnances qui abolissent celles que lui arrachait la commune de Paris et excitait secrètement les résistances aux mesures qu'elle ordonnait. Un moment il se vit assez fort pour congédier les États et dissoudre le conseil des trente-six.
Alors il déclara à Marcel qu'il ne voulait plus de tuteurs et qu'il prétendait gouverner seul ; mais bientôt il fut contraint de subir de nouveau le gouvernement populaire. Marcel reprit son influence, rétablit le conseil, rappela l'assemblée des États, et, pour donner un chef qui pût imposer au peuple par sa naissance, tira le roi de Navarre de la prison où Jean l'avait renfermé ; c'était un acte d'hostilité ouverte contre le dauphin : Charles le Mauvais avait des prétentions au trône et était l'ennemi déclaré de la royauté.

Etienne Marcel
Etienne Marcel coffant de son chaperon le Dauphin, futur Charles V, pour le garantir des émeutiers parisiens - Tableau de Lucien-Etienne Mélingue

Le jeune dauphin essaya de défendre l'entrée de Paris au roi de Navarre ; mais le prévôt des marchands s'emporta et lui dit durement « Faites amiablement ce qu'on vous requiert, ou il sera fait, que vous vouliez ou non. » Charles de Navarre entra triomphant dans la capitale du royaume et harangua aux Halles la bourgeoisie, dont il reçut les applaudissements ; le dauphin voulut parler aussi, mais on l'écouta froidement. .
Dès lors la lutte recommença entre lui et Étienne Marcel : il parut fréquemment aux assemblées populaires qui se tenaient chaque jour aux Halles et au Pré aux Clercs ; il réunit des hommes d'armes, et en même temps chercha à se faire un parti dans la bourgeoisie. Plus le dauphin se liait intimement aux hommes qu'il avait tout d'abord soutenus, aux conseillers qu'il avait choisis, et qu'il protégeait, plus Marcel s'appuyait sur le peuple. Il lui avait ouvert en quelque sorte les assemblées publiques, il l'arma ; et, pour distinguer ses partisans, il leur fit porter des « chaperons ou bonnets my partiz de drap rouge et pers (bleu), avec cette inscription : A bonne fin, en signe d'alliance de vivre et morir avec ledit prévost contre toutes personnes. ».
Paris était rempli d'agitation. Les réunions tumultueuses, les harangues séditieuses se multipliaient ; la commune, les échevins de la ville exigeaient toujours davantage, tandis que le dauphin résistait de tout son pouvoir. Une collision était imminente ; elle éclata par un incident de médiocre importance. Un partisan de Marcel, un changeur appelé Perrin Macé, à qui le dauphin devait le prix de deux chevaux, tue dans une dispute le trésorier des finances, Jean Baillet, et se réfugie dans l'église Saint Jacques la Boucherie, en réclamant le droit d'asile. Sur l'ordre du dauphin le maréchal de Clermont arrache le coupable de l'église, lui fait couper le poing et l'envoie au gibet. Le lendemain Marcel suivait le cercueil de Macé, et le dauphin assistait aux obsèques de Baillet. Cependant cette violation du privilège de l'Église avait ému la foule et le clergé : une excommunication est lancée contre les hommes du dauphin ; le peuple s'anime, se réunit, et, sous les ordres du prévôt, force l'hôtel royal et pénètre jusqu'à la chambre du prince. .
Le dauphin, qui avait à ses côtés ses conseillers habituels, les Maréchaux de Champagne et de Normandie, reçut les séditieux avec une fermeté inaccoutumée. Marcel lui adressa de dures remontrances : « et lui requit moult aigrement, rapporte Froissart, que il voulût entreprendre la paix des besognes du royaume et y mettre conseil, afin que le royaume qui lui devoit parvenir fût si bien gardé, que telles manières de compagnies qui régnoient n'allassent gâtant ni pillant le pays. » A ces reproches injustes, dans un moment où on lui ravissait toute autorité, le prince répondit hardiment : « Je le ferois volontiers si j'avois de quoi le faire ; mais c'est à celui qui a les droits et profits à avoir aussi la garde du royaume » La discussion ainsi commencée s'aigrit aisément. Le prévôt éclata : »Monseigneur, dit-il, ne vous étonnez de rien de ce que vous allez voir, il faut qu'il en soit ainsi. Et vous, continua-t-il en s'adressant aux hommes qui l'avaient accompagné, faites vite ce pourquoi vous êtes venus. » A ces mots des hommes armés se jetèrent sur le maréchal de Champagne et le tuèrent ; puis, poursuivant le maréchal de Normandie dans un cabinet où il s'était réfugié, ils le massacrèrent également. Le sang de ses officiers avait rejailli jusque sur les vêtements du dauphin épouvanté. Se croyant aussi menacé, il demande à Marcel de le sauver ; celui-ci le rassure, et, pour sauvegarde, lui donne son chaperon aux couleurs populaires et prend celui du prince. Lui montrant alors les corps des maréchaux précipités dans la cour du palais : « Ne vous effrayez pas, monseigneur, dit le prévôt au dauphin pénétré d'une douleur et d'un effroi profonds à la vue de ce sanglant spectacle, ce qui s'est fait s'est fait pour éviter de plus grands périls et de la volonté dit peuple. »

Etienne Marcel
La mort d'Etienne Marcel - Jean-Simon Le Bouteux, dit Jean-Simon Berthélemy, - 1743-1811

Étienne Marcel resta maître dans Paris ; mais cette violence, qui gâta sa cause, lui devint fatale et fut sa dernière victoire. Le dauphin réussit à sortir de la ville rebelle ; il assembla des États Généraux à Compiègne, et affaiblit, en la divisant, l'influence encore incertaine de la représentation nationale. Les paysans s'étaient, eux aussi, révoltés : la Jacquerie, cette grande sédition du peuple des campagnes, menaçait à son tour la bourgeoisie. .
Marcel, pour dominer Paris, dont les habitants étaient las de se gouverner, rechercha l'appui des serfs ; mais ils furent ramenés à la soumission, et le prévôt des marchands vit l'autorité décidément lui échapper : il était suspect à la bourgeoisie et menacé des violences dont il avait donné l'exemple. Enfin il manquait à la fois d'argent, de vivres et de soldats ; lui, autrefois si populaire, était accusé de tous les revers. Dans cette extrémité il ne songea plus qu'à sa sûreté : Charles de Navarre avait été chassé de Paris, Marcel voulut l'y faire rentrer et lui donner le commandement général. .
Un traité fut conclu entre eux ; le prévôt des marchands promit de livrer à Charles le Mauvais la Porte Saint Denis et la Bastille Saint Antoine dans la nuit du 31 juillet au 1er août. A l'heure convenue, Marcel se trouvait à la Porte Saint Denis ; mais il n'y était pas seul. Un échevin, Jean Maillart, qui s'était rallié au parti du dauphin, soit hasard, soit qu'il eût deviné le dessein du prévôt, l'attendait avec quelques hommes au rendez-vous de trahison. .
Dès qu'il l'aperçut : « Étienne, Étienne, dit-il, que faites-vous ici à cette heure ? .
« Jean, à vous qu'importe de le savoir ! répond celui-ci, je suis ci pour prendre garde de la ville dont j'ai le gouvernement. Pardieu, reprit Maillart, vous n'êtes ci à cette heure pour nul bien, pour trahir la ville. »
Marcel s'avance et dit : « Vous mentez. Pardieu, traître, interrompt Maillart, mais vous, vous mentez ; » et, se tournant vers ses gens : « A mort, crie-t-il, à mort tout homme de son côté, car ils sont traîtres ! », et, avant que le prévôt pût se défendre, il tombait frappé à mort. Alors les partisans du dauphin parcoururent la ville, criant : Montjoie Saint Denis ! au roi, au duc ! On était fatigué de troubles, de désordres ; personne ne défendit la cause de la commune de Paris. .
Trois jours après cet événement, en même temps que le roi de Navarre, trompé dans ses espérances, se retirait vers le midi, le fils du roi Jean, le lieutenant général du royaume, rentrait dans Paris, et la royauté recouvrait son action pour sauver la France. La mort du prévôt des marchands fut le dénouement du drame populaire commencé après la bataille de Poitiers. Étienne Marcel avait été le défenseur le plus ardent de cette révolution prématurée entreprise pour la liberté ; c'est lui surtout qui l'avait dirigée : et quoiqu'il faille lui reprocher les coupables violences, les excès auxquels il entraîna son parti ; par les grandes qualités d'esprit, par l'intelligence, par l'énergie remarquable qu'il déploya en de difficiles circonstances, Marcel, ce tribun du quatorzième siècle, mérite dans notre histoire une place importante. .



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