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La Bataille des Dunes


Henri de La Tour d'Auvergne, dit Turenne

Dunkerque devait être bravement défendue; mais, si opiniâtre que fût la résistance de son gouverneur, l'énergique marquis de Leyde, la place, investie le 25 mai, devait succomber tôt ou tard, d'autant que la flotte anglaise la bloquait étroitement par mer. Aussi, dès les premiers jours de juin, le général en chef des forces espagnoles dans les Pays-Bas, Don Juan d'Autriche, résolut-il de faire un effort vigoureux pour la délivrer, et marcha rapidement par Nieuport et Furnes sur Zuydcoote, à 11 kilomètres de Dunkerque. Condé qui nominalement partageait avec lui le commandement, mais que sa qualité de prince de sang royal et son passé militaire ne mettaient pas à l'abri de la défiance et de la jalousie qui sont le juste lot de quiconque passe au service de l'étranger, Condé, disons-nous, aurait voulu qu'on attendît, pour attaquer, l'artillerie retardée par le mauvais état des chemins, et que, jusque-là, on prît la précaution de se couvrir par des retranchements; mais Don Juan et ses ad latus, don Estevan de Gamarre et le marquis de Caracena, supportaient impatiemment ces représentations, bien qu'elles fussent appuyées vivement par un autre prince étranger réfugié au camp espagnol, le duc d'York, fils de Charles Ier. Ils étaient persuadés que leur seule présence suffirait à faire lever le siège, sans se douter qu'ils ne tarderaient pas à être punis de tant de présomption jointe à tant d'impéritie.
En effet, Turenne, à peine instruit de l'apparition de l'ennemi à quelques lieues de ses lignes, s'était hâté d'aller reconnaître en personne les positions espagnoles: ne se souciant pas d'être assailli dans son camp comme à Valenciennes, il résolut de prendre l'offensive dès le lendemain 14 juin, d'autant mieux qu'il venait d'être informé que don Juan n'avait pas encore son canon. Le terrain où les deux adversaires allaient en venir aux mains n'est pas de ceux que les armées recherchent d'ordinaire comme position de bataille: c'était, en effet, le rivage de la mer et le « bourrelet» de dunes, large d'environ 1200 mètres, qui borde cette partie du littoral de la mer du Nord. Les dunes, toutefois, ne s'étendent pas jusqu'au canal de Dunkerque à Furnes, auquel l'armée espagnole appuyait sa gauche et l'armée française sa droite. Mais cette partie du champ de bataille, étroite zone de prairies marécageuses et spongieuses coupées de fossés et de rigoles (watergands), n'était guère plus propre aux mouvements des troupes que les monticules et plages de sable qui constituaient l'autre.


Note

Au delà du canal, du reste, le pays eût été encore moins praticable: là, en effet, s'étendait la dépression occupée par les Moëres, sorte de lacs où l'eau de mer se mêlait à l'eau douce et qui infectaient la contrée de leurs émanations putrides. Une trentaine d'années auparavant, Coebergher, ingénieur anversois, en avait entrepris et mené à bien le dessèchement ; mais son œuvre avait été anéantie en une seule nuit lors du premier siège de Dunkerque par les Français, en 1646 : il avait suffit au gouverneur de la place d'ouvrir les écluses pour que la cuvette des Moëres, inférieure au niveau de la mer, se remplît instantanément.
En 1658, l'inondation, de nouveau tendue par le marquis de Leyde, ne laissait point aux armées le choix du terrain: elles devaient s'avancer à la rencontre l'une de l'autre sur l'isthme étroit qui s'étend entre le canal et la plage, si lents et si pénibles que dussent être leur marche et leur déploiement dans le sol inégal et mouvant des dunes.
Mais, dans cette circonstance, Turenne donna une preuve nouvelle de sa prévoyance et de sa sagacité. Il comprit tout de suite l'avantage qu'il aurait à manœuvrer sur l'estrant, c'est-à-dire sur la grève laissée découverte par le reflux. Aussi son plan de bataille fut-il bientôt fait : « s'il affecta, dit Carrion-Nisas (dans son Histoire générale de l'Art militaire), une marche beaucoup plus lente et beaucoup plus pesante encore que ne l'y obligeait la nature du sol, et s'il mit trois heures à faire un quart de lieue en bataille, c'est qu'il avait ses motifs et son but, et qu'il voulait attendre l'effet d'un calcul dont il espérait le succès de la journée. » Or, ce calcul était fort simple: au moment où, en se déployant lui-même, il forçait son adversaire à prendre position en travers des dunes, la marée atteignait sa plus grande hauteur; mais, tandis que les Français s'avançaient à pas comptés, le reflux commençait à se produire; et, lorsque enfin les deux armées se trouvèrent immédiatement en présence, la mer s'était déjà suffisamment retirée pour que l'aile gauche de Turenne, composée de cavalerie, pût, par une offensive rapide, déborder la droite de Don Juan, qui n'avait manifestement point songé à cette modification temporaire du théâtre de l'action et aux conséquences qu'elle pouvait entraîner. On a dit, à la vérité, qu'en ne prolongeant point jusqu'à la plage son ordre de bataille le général espagnol avait voulu éviter que son flanc ne fût en prise à l'artillerie de la flotte anglaise, qui était venue croiser en face des dunes; mais, à cette époque, la portée du canon était trop faible pour que les boulets inquiétassent sérieusement les troupes rangées sur le rivage, du moins à marée basse, et, dans tous les cas, il ne s'agissait que de tenir une réserve prête à occuper l'estran, pour s'opposer efficacement à l'ingénieuse manœuvre de Turenne. Chose digne de remarque: au commencement de ce siècle (en 1600), les Espagnols avaient, dans le voisinage, perdu la bataille de Nieuport contre Maurice de Nassau, pour avoir également négligé de tenir compte de l'alternance du flux et du reflux! En les voyant retomber dans la même faute, on doit croire qu'ils avaient totalement oublié cette leçon: Turenne, le meilleur élève de Maurice, ne pouvait manquer de s'en souvenir.

Plan de la bataille des Dunes

Le 13 juin au soir,Turenne communiqua aux lieutenants-généraux sous ses ordres son intention de marcher à l'ennemi; tous jugèrent, dit Talon, que « c'était le meilleur parti qu'il y eût à prendre ». Le maréchal envoya alors un capitaine de son régiment au général Lockhart, pour l'instruire des raisons de sa conduite; mais Lockhart répondit à l'officier « qu'il s'en fiait bien au prince et qu'il s'informerait de ses raisons après la bataille ». Ce soir-là, les généraux espagnols soupçonnaient si peu les desseins de Turenne « ou affectaient si fort de ne point les craindre que le duc d'York, soupant avec le marquis de Caracene et ayant dit qu'il croyait que si les Français ne les attaquaient point cette nuit même, ils livreraient infailliblement bataille le lendemain, le marquis et don Estevan de Gamarre répondirent que c'était ce qu'ils demandaient: à quoi le duc répliqua qu'il connaissait si bien M. de Turenne qu'il promettait qu'ils auraient satisfaction ». Toute la nuit, tandis que les troupes de la tranchée tentaient, dans un effort suprême, de se rendre maîtresses de la contrescarpe, celles qui étaient commandées pour sortir des lignes filèrent à petit bruit du côté du quartier du Roi. Elles se rassemblèrent dans un fond voisin des dunes occupées dans la nuit précédente et où Turenne régla lui-même l'ordre de bataille; avant la fin de la nuit, l'armée du Roi se trouvait prête à marcher. Le maréchal, n'ayant plus rien à faire, s'enveloppa dans son manteau et se coucha sur le sable. « Le jour commençait à paraître avec une clarté fort agréable, et l'on entrevoyait déjà sur tous les visages de nos soldats une gaîté de bon présage pour le succès de la journée ». Après avoir parcouru le front de la ligne de bataille pour s'assurer que chacun était à son poste, Turenne donna, à cinq heures du matin, le signal de la marche en avant. Une partie de l'armée suivit l'estran, une autre le chemin de Dunkerque à Furnes et les prairies longeant le canal; le reste s'engagea à travers les dunes, sur un terrain très inégal, et vint déboucher dans une petite plaine ouverte du côté des positions des Espagnols. L'armée entière devait s'arrêter lorsque les troupes marchant au centre atteindraient le pied de deux dunes hautes opposées l'une à l'autre sur l'estran et sur le chemin de Furnes. On n'y arriva qu'un peu avant huit heures, bien que la distance à parcourir fût seulement d'une demi-lieue.. L'armée française s'avançait sur deux lignes, entre la plage et le canal de Furnes. Sa droite, appuyée au canal, était commandée par le marquis de Créqui; elle se composait de 23 escadrons, dont 13 parmi lesquels 5 de cavalerie lorraine en première ligne et 10 en seconde ligne. Le centre, ou corps de bataille, comprenait en première ligne 13 bataillons, dont 4 anglais, aux ordres du comte de Gadagne, et, en seconde ligne, 7 bataillons, sous le marquis de Bellefonds. L'aile gauche, à la tête de laquelle se trouvait le marquis de Castelnau-Mauvissière, était forte de 22 escadrons, 13 en première, 9 en seconde ligne. Derrière le centre se tenaient, en soutien, 7 escadrons de gendarmes et de chevau-légers sous le marquis de la Salle; en réserve, enfin, venaient 4 escadrons sous le marquis de Richelieu. Au total, l'armée française comptait 20 bataillons et 56 escadrons, soit environ 9000 hommes de pied et 6000 chevaux. Le front de bataille avait à peu près 4000 pas (3200 mètres) de développement. Quand les Français apparurent, l'armée espagnole était si peu préparée au combat que la moitié de leur cavalerie avait été envoyée au fourrage. Don Juan d'Autriche alla même jusqu'à répondre au prince de Condé, qui lui signalait le péril, que, sans doute, l'ennemi « voulait seulement enlever la garde avancée ». Ce fut alors que Condé « voyant le duc de Glocester, frère du duc d'York, lui demanda s'il s'était jamais trouvé à une bataille; il répondit que non. Sur quoi, le prince lui dit: « Dans une demi-heure, vous verrez comment nous en perdrons une » Bientôt, néanmoins, Don Juan dut se rendre à l'évidence, et il se hâta de prendre son ordre de bataille dans l'ordre ci-après: à droite, sur les dunes qui bordent immédiatement le rivage, se trouvait toute l'infanterie (15 bataillons) déployée sur une seule ligne, et, en arrière, mais appuyant plutôt vers la gauche, 40 escadrons sur 2 lignes; à gauche, dans les prairies coupées de fossés et de canaux qui longent le canal de Furnes, Condé était à la tète de 22 escadrons qu'il avait dû placer sur cinq lignes, faute d'espace pour se déployer. Réunie tout entière, l'armée espagnole eût été forte de 14 000 hommes environ; mais, par suite de l'absence d'une partie de sa cavalerie, elle n'en devait pas compter plus de 10 000, au début de la journée. Les armées opposées n'étaient plus distantes que de quelques centaines de pas, lorsque, sous les yeux de Turenne, et par son ordre, un essaim d'enfants perdus se détacha des gardes françaises et préluda à l'engagement général en chassant devant lui, de dune en dune, quelques escadrons avancés de l'ennemi. Plusieurs décharges d'artillerie, tirées des deux dunes élevées situées à droite et à gauche de l'infanterie française, commençèrent à jeter le désordre au milieu des bataillons espagnols les plus rapprochés. Enfin Turenne commanda « fièrement» d'entamer le combat par l'aile gauche. Il était environ huit heures, quand le premier bataillon du régiment anglais de Lockhart, précédé d'une nuée d'enfants perdus tirés de ses propres rangs, atteignit le pied de la dune dont le régiment de Don Gaspard Bonifaz occupait la crête. Lockhart à leur tête, les soldats républicains s'élancent à l'escalade de cette hauteur sous le feu le plus violent, s'animant les uns les autres par leur cris. A mi-pente, une terrible escopelterie des Espagnols les arrête court; mais le second bataillon du même régiment ne fait qu'un bond jusqu'à la dune et l'on recommence l'assaut. Le feu de mousqueterie cesse alors de part et d'autre; les piques se croisent : c'est une lutté corps à corps, comme sur la brèche d'un bastion. Renversés à coup de crosse de mousquet, les assaillants se relèvent et retournent à la charge avec furie. Morts et blessés roulent pêle-mêle le long des flancs escarpés de la colline de sable. A ce moment, le marquis de Castelnau donne l'ordre à M. de Leltancourt de s'approcher avec le canon jusqu'à portée de pistolet du pied de la dune et de tirer sur les Espagnols qui la défendent; puis il se jette par l'estran sur le flanc droit et les derrières de la cavalerie de Don Juan, pendant que deux escadrons lorrains du comte de Ligniville la chargent sur son front. Le succès de ces attaques combinées et l'heureux effet des décharges d'artillerie excitent jusqu'au paroxysme l'ardeur des soldats de Lockhart; dans un suprême effort, ils gravissent les dernières pentes qui les séparent du sommet et y plantent leur drapeau bleu. Les Espagnols, poursuivis avec une véritable rage, sont culbutés dans les fonds et tués à coup de pique pu assommés sans pitié. Déjà les Anglais, poussant devant eux les fuyards, descendaient le flanc opposé de la dune conquise, lorsqu'ils rencontrèrent les gardes du duc d'York et ceux de Don Juan. Le duc en personne commandait cette troupe. Vivement repoussé, il ne parvint à rallier que 40 des siens: avec ce petit groupe et ce qu'il avait d'hommes du régiment de Bonifaz sous la main, il rentra en action contre d'autres bataillons qui gravissaient les dunes du côté de la mer; mais l'arrivée, sur son flanc gauche, du marquis de Castelnau avec trois régiments de cavalerie déterminèrent sa retraite et, en même temps, celle de Don Juan et de Caracène. De son côté, la cavalerie lorraine chargea l'ennemi au moment où celle-ci venait d'essuyer le feu des Anglais et, à elle seule, fit 2000 prisonniers. En joignant ce qui lui restait de troupes fraîches de première ligne à la deuxième ligne, encore intacte, Castelnau acheva la déroute de l'aile droite espagnole. On poursuivit l'ennemi jusqu'en vue de Nieuport; quelques bataillons et escadrons à moitié rompus, ayant voulu opérer leur retraite par l'estran, furent complètement taillés en pièces. L'attaque du centre et de l'aile gauche de Don Juan avait lieu à peu près en même temps que celle de sa droite. Au centre, 3 bataillons et les gardes françaises s'étaient portés droit devant eux à l'assaut des dunes, sous la protection de leurs enfants perdus. Après une décharge de mousqueterie exécutée presque à bout portant, l'infanterie de Caracène s'était mise en retraite de toutes parts, sans opposer de résistance sérieuse. Mais à l'aile gauche, l'épée de Condé tenait en échec la fraclion de l'armée du Roi commandée par le marquis de Créqui. Les dernières pentes des dunes tournées vers le canal de Furnes dissimulant en grande partie le dispositif adopté par le prince, Turenne avait donné l'ordre de s'approcher de l'ennemi à pas comptés. Dès qu'on fut à bonne portée, Créqui fit avancer Saint-Hilaire, qui salua la première ligne de Condé par deux volées de canon. Aussitôt après, 4 escadrons conduits par le comte de Bussy-Rabutin s'engagèrent assez témérairement dans l'étroit passage compris entre le pied des dunes et les prairies marécageuses qui côtoyaient le canal de Furnes. Ils essuyèrent le feu de la première ligne ennemie au passage d'un watergand qui la couvrait et leur marche en fut un peu ralentie; mais, cet obstacle une fois franchi, ils la poussèrent rudement devant eux pendant trois ou quatre cents pas. Condé se tenait alors dans les dunes près du chemin de Furnes. La nouvelle de la défaite de l'aile droite lui était déjà parvenue ; rien ne lui parut plus urgent pour assurer la liberté de ses mouvements que de chasser de l'espèce de défilé où ils s'étaient aventurés les escadrons de Bussy-Rabutin, ainsi qu'un bataillon de gardes françaises et un peloton de 50 mousquetaires du Roi qui les y avaient suivis et en occupaient les flancs. Le régiment de cavalerie de Guitaut reçut cette mission; mais il fut rompu en un instant par une charge des escadrons français et le feu nourri des mousquetaires. Là-dessus, le prince, « qui avait, en pareilles rencontres, des ressources que les autres n'ont pas», prend la tête de 4 escadrons, se rue, avec sa fougue accoutumée, sur les escadrons du Roi qui ont refoulé la cavalerie de Guitaut et les rejette, sans leur donner le temps de se reconnaître, sur le front de l'aile droite de Turenne. Sans l'infanterie française qui reçoit, piques basses, le choc de cette charge terrible et couvre de ses feux la retraite des escadrons du Roi, le prince faisait peut-être une trouée à travers les troupes de l'aile droite, perçait les lignes du camp et rejoignait dans Dunkerque le marquis de Leyde. Mais l'heure du plus grand péril suivit de près, pour Condé, celle où il avait cru entrevoir la possibilité d'un retour de fortune. Les gardes françaises et les mousquetaires du Roi qui se trouvaient postés sur son flanc droit, quand il était passé comme un ouragan à la tête de ses escadrons pour fondre sur la cavalerie française, avaient conservé leurs positions, d'où ils ouvrirent à petite portée, sur sa troupe, un feu des plus meurtriers. Cependant, une manœuvre imprudente des gardes françaises, dont le prince s'aperçut, lui donna une lueur d'espoir, la dernière! Mais à peine venait-il de demander un renfort de cavalerie fraîche, que les escadrons de Bussy, reformés sous la protection de l'infanterie, le chargeaient sur ses deux flancs, pendant que les mousquetaires redoublaient leur feu. Dans la mêlée qui s'ensuivit, Condé, cerné de tous côtés, faillit être fait prisonnier deux fois. Une première fois, il échappa à la poursuite du sieur de Saint- Martin, maréchal des logis de l'armée, en franchissant un fossé d'une grande largeur. Une seconde fois son cheval, blessé de quatre mousquetades, s'étant abattu, il prit celui d'un de ses gentilshommes. Il était temps: deux escadrons français étaient accourus pour lui couper la retraite. Avec cet admirable sang-froid qu'aucun danger ne déconcertait, il s'élança vers le plus rapproché de ces escadrons et en rasa le flanc de toute la vitesse de son cheval, juste au seul moment où il pouvait éviter d'être enveloppé; puis, laissant loin derrière lui ceux qui le poursuivaient, il eut encore assez de temps et de présence d'esprit pour donner des ordres de ralliement, et se dirigea enfin sur Zuydcoote par les prairies. Avant d'y arriver, il rencontra Don Juan, le duc d'York et le duc de Glocester. Don Juan, resté un des derniers sur le champ de bataille, s'écria, en le quittant, qu'il était vaincu « par des bêtes enragées ». Il devait à son capitaine des gardes, don Francisco de Romero, de n'avoir pas été fait prisonnier. Le marquis de Caracène n'était parvenu à se dégager des mains d'un soldat qu'en lui promettant une forte rançon. Quant au duc d'York, il n'avait pas été reconnu par les troupes françaises au milieu desquelles il s'était audacieusement frayé un chemin. Les fuyards gagnèrent Furnes, Dixmude et Nieuport. La bataille avait duré quatre heures; à midi, Turenne était de retour dans ses lignes. La bataille des Dunes ne fut pas, en effet, une action très vivement disputée, ni fort sanglante: Don Juan d'Autriche eut « au plus» 1 000hommes hors de combat; Turenne lui-même ne perdit que 300 à 400 hommes, Anglais compris. Par contre, on ramassa dans les dunes ou dans les marais près de 4000 prisonniers, la plupart « Espagnols naturels », comme on disait encore; la bataille de Rocroy avait porté un coup mortel à cette « vieille infanterie d'Espagne », si redoutée au XVIème siècle et dans la première moitié du XVIIème la journée des Dunes l'acheva.
Aussi la victoire de Turenne jetait-elle un vif éclat sur les armes françaises et son effet moral fut immense. Le Roi, qui « ne se sentait pas de joie », selon l'expression de Mazarin, « n'avait plus qu'à chercher quel progrès il voudrait faire, la faiblesse des ennemis étant trop connue et trop visible pour douter qu'il n'y eût lieu d'entreprendre tout avec succès»- Quelques jours après, Dunkerque capitulait, et le jeune Louis XIV venait prendre en personne possession de la place, qu'il ne remit qu'en frémissant aux Anglais, comme Mazarin s'y était engagé. Puis on investit Gravelines, dont le siège fut poussé avec d'autant plus de vigueur que cette ville, du moins, devait rester entre nos mains. Enfin, Turenne entra avec son armée dans les Pays-Bas espagnols; mais, au lieu de marcher droit sur Bruxelles, comme on s'y serait attendu, il s'attarda à prendre diverses petites places qui auraient pu gêner ses communications, puis à les remettre en état de défense.
Ce manque de résolution a été nettement blâmé par Napoléon, qui estime que le maréchal « aurait dû frapper un grand coup » et lui reproche d'avoir violé cette règle qui dit: « Profitez des faveurs de la fortune, lorsque ses caprices sont pour vous; craignez qu'elle ne change, de dépit: elle est femme! »— phrase bien des fois reproduite et quasi passée en proverbe.
Toutefois, le parti que le sage Turenne ne prit sans doute qu'après mûre réflexion était, sinon le plus brillant, du moins le plus sûr et le mieux approprié aux circonstances. La campagne de 1658 avait été désastreuse pour l'Espagne, non seulement dans les Pays-Bas, mais encore en Italie et en Portugal. Philippe IV n'avait plus d'armée et se voyait enfin obligé de faire fléchir son orgueil; Mazarin, de son côté, n'aspirait plus qu'à la paix, que réclamait impérieusement l'état du royaume épuisé par vingt-cinq ans de guerre, et ne s'était jamais trouvé en si bonne posture pour en dicter les conditions: il était donc bien inutile de pousser la guerre à outrance.
De fait, dans le courant de l'hiver, s'ouvrirent les négociations qui devaient aboutir, le 7 novembre 1659, à la conclusion du Traité des Pyrénées, « l'un des plus beaux monuments de la diplomatie nationale ». Et lorsque, quelques mois plus tard le 5 avril 1660, le grand capitaine dont les succès avaient seuls rendu possible cette paix glorieuse fut nommé « maréchal général des camps et armées du Roi», Louis XIV put dire à bon droit, dans le préambule de l'ordonnance qui conférait à Turenne celle dignité extraordinaire : « Nous ne pouvions faire un meilleur choix, ni qui reçût plus d'applaudissement, pour l'estime et la réputation universelles que les recommandables qualités qui sont en sa personne et les grands et signalés services qu'il nous a rendus et à cet État, lui ont acquises ».

Charles Malo (1851-1912). Champs de bataille de France, descriptions et récits - Ouvrage publié en 1899 - Source Gallica



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