Périgueux - Préfecture de la Dordogne
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L'Histoire de Périgueux, si les documents
ne manquaient pas, pourrait se diviser en trois parties, car cette
ville a eu trois existences bien distinctes. La Vesunna gauloise,
Vésone, capitale des Pétrocoriens, fut incontestablement, et pendant
de longues années, une cité florissante; la ville romaine, après
être parvenue à un degré de prospérité et de splendeur, attesté
moins encore par le témoignage des historiens que par la richesse
et l'importance des ruines de ses monuments, fut si profondément
ravagée aux premiers temps de l'ère moderne et subit une transformation
si complète, que le Périgueux d'aujourd'hui peut à peine passer
pour la continuation de Vésone, son ancêtre. Mais la nuit profonde
qui règne sur la première partie de ses annales, l'absence de notions
positives obligent à réunir en un seul faisceau les rares documents
parvenus jusqu'à nous.
Au sud et à peu de distance de Périgueux,
sur la rive gauche de l'Isle, entre deux coteaux âpres et escarpés,
appelés l'un Écornebœuf et l'autre La Boissière, s'étend l'étroit
vallon de Campniac; en fouillant le sol en cet endroit, on a trouvé,
au milieu d'amas de cendres et d'ossements, des débris si nombreux
d’armes, d'instruments, de vases, une si grande quantité d’objets
celtiques, qu'on n'a pu se refuser à voir dans cette vallée l'emplacement
d'une antique cité gauloise, ne pouvant être que la première Vésone.
Les étymologistes sont venus appuyer aussi de leur autorité l'hypothèse
des archéologues ils font dériver le nom de Vesunna de deux mots
celtiques, ves, tombeau, et ona, fontaine, ce qui lui donne pour
signification, fontaine du tombeau ; or, la vallée est arrosée encore
aujourd'hui par les eaux limpides de la fontaine, et, quant à l'absence
du tombeau, trop de circonstances expliquent sa disparition pour
que la supposition puisse en être infirmée. Ne peut-on pas aussi
attribuer à l'influence de souvenirs encore récents l'importance
qui s'attacha postérieurement aux deux coteaux d'Écornebœuf et de
La Boissière !

Une citadelle gauloise fut élevée sur le
premier, et sur l'autre les Romains établirent un camp permanent.
Les habitants de la première Vésone, se trouvant trop resserrés
dans le vallon de Campniac, l'abandonnèrent insensiblement pour
se fixer sur l'autre bord de la rivière, dans cette riante plaine
que les gracieux contours de l'Isle entourent comme une verdoyante
ceinture ; cette nouvelle ville, pouvant s'étendre à l'aise, prit
un rapide accroissement, et toute la partie située à l'ouest et
au sud de la ville, quartier désigné aujourd'hui sous le nom de
Cité, forma la seconde Vésone.
C'est seulement après la défaite
de Vercingétorix qu'un lieutenant de César vint camper entre la
Dordogne et l'Isle pour contenir les peuples de ces contrées. On
ne sait pas bien précisément si l'établissement du camp de La Boissière
remonte à cette époque, ou s'il ne date que d'Auguste, lorsqu'une
nouvelle division territoriale des Gaules inspira aux vainqueurs
des inquiétudes sur la résignation des vaincus.
C'est des hauteurs
de ce camp que descendit sur la cité gauloise la civilisation romaine,
transformant mœurs, religion, langage, aussi bien que l'aspect extérieur
des lieux, construisant des arènes, élevant des temples et laissant
dans les institutions, plus encore que sur le sol, l'empreinte de
son passage. Cette période, si féconde en résultats, est assez vide
d'événements. Vésone était, par sa position, un lieu si retiré,
si oublié, qu'il fut choisi pour retraite par la famille de Sextus
Pompée, et qu'au moins trois générations de cette maison illustre
y vécurent dans une paix résignée. Autant cette prospérité tranquille
de Vésone sous les Romains est authentique et surabondamment prouvée,
autant sa durée est incertaine. Les deux faits capitaux auxquels
la ville chrétienne, le Périgueux moderne, dut son existence sont
jusqu'à ce jour restés dans une regrettable obscurité.
C'est
entre le Vème et le VIème siècle que Vésone
fut ruinée, mais on ne sait ni vers quelle année ni par quelle invasion
des divers peuples barbares qui dévastèrent la contrée. Quant à
l'apparition du christianisme, l'incertitude est plus grande encore.
La tradition populaire qui attribue les premières prédications évangéliques
à saint Front, un des disciples contemporains du Christ, ne saurait
soutenir un sérieux examen. C'est cependant sous les auspices de
ce saint apôtre que la vieille cité des Pétrocoriens devait renaître
de ses cendres. Près du tombeau du saint, sur une éminence voisine
de Vésone, une modeste chapelle d'abord, puis une abbaye avaient
été construites le lieu avait pris le nom de Puy-Saint-Front; c'est
là que se groupèrent les habitants de Vésone, amas de ruines, bourg
abandonné, emportant avec eux le droit de battre monnaie et le souvenir
des franchises consacrées par l'organisation municipale des Romains.
Ce culte invétéré de la liberté, la rivalité de deux communes, dont
l'une finit par se relever sous le nom de Cité, et dont l'autre
devint bientôt une ville, constituent, au moyen âge, le caractère
particulier de l'histoire de Périgueux. Ni l'occupation des Goths,
ni la domination des Francs, ni les courses des Sarrasins ni les
ravages des Normands, ni même les usurpations de la féodalité, ne
purent porter atteinte à l'indépendance des fils de l'antique Vésone.
Les droits seigneuriaux, partagés entre l'évêque et le roi, laissaient
une large part d'autorité et d'influence à la magistrature consulaire
tant que les comtes réunirent entre leurs mains les comtés de la
Marche et du Périgord, les soucis de la guerre, l'administration
de leurs vastes domaines leur permirent peu de s'immiscer dans les
affaires intérieures de la ville. C'est seulement au XIème
siècle que leurs prétentions s'éveillent. Adalbert Il réclame, en
1040, le droit de battre monnaie, qui avait été transportéà l'évêque.
Cette prétention fut abandonnée sans lutte sérieuse, mais bientôt
les comtes vinrent fixer leur résidence au château des Rolphies,
dans le voisinage de Périgueux, et leur ambition, distraite ou comprimée
jusqu'alors, commença les hostilités. Nous avons dit plus haut qu'un
développement simultané avait conduit à un degré d'importance à
peu près égal la cité, devenue Périgueux, et la colonie de Saint-Front.
Cette parité de condition avait donné naissance à des sentiments
de jalousie et de haine que Boson III résolut d'exploiter. Quoique
Saint-Front eût un abbé presque aussi puissant que l'évêque de Périgueux,
les droits du comte y étaient beaucoup moins contestables il prétendit
donc les consacrer par l'érection d'une grosse et forte tour destinée
à commander la ville. Le moment était favorable, c'était en 1158
la lutte allait éclater entre Louis le Jeune et Henri II. Quoique
le but de cette tentative ne fût pas douteux, et que l'asservissement
de Saint-Front ne fût évidemment qu'un acheminement à la conquête
de Périgueux, pendant plus d'un siècle la haine aveugle entretint
les discordes et arma les deux villes l'une contre l'autre.

Heureusement, la part active que prirent
les comtes de Périgord à la guerre générale, et qui leur valut l'hostilité
des princes anglais, la revendication des anciens droits de Louis
IX sur Périgueux tirèrent la ville de l'obscurité et de l'oubli
qui eussent été si favorables à l'accomplissement des projets tramés
contre sa liberté. La tour de Boson ne resta debout que vingt ans,
et enfin, après de longues récriminations, en 1269, un traité solennel
scella définitivement l'alliance et la réunion des deux villes.
La complication des intérêts qu'il s'agissait de concilier nécessita
encore l'intervention du parlement, qui, par un arrêt rendu en septembre
1290, fixa les droits respectifs de la municipalité et du chapitre
de Saint-Front, et par un autre, en date de 1309, arrêta les empiétements
de quelques familles bourgeoises qui voulaient se perpétuer dans
les fonctions électives. La sécurité intérieure permit aux habitants
de Périgueux de prouver avec éclat tout leur dévouement à la cause
nationale; de 1326 à 1347, sans aucun secours étranger, ils repoussèrent
trois fois les Anglais, qui par trois fois vinrent à grans chevauchés
par devant ladite ville, faisant leur pouvoir de l'acquérir ou détruire
par force; ce ne fut qu'en 1355, lorsque quatorze châteaux forts
des environs, tombés entre les mains des ennemis, bloquaient Périgueux
de toutes parts, que ses habitants se décidèrent à demander du secours
au roi de France. N'était-ce pas glorieusement justifier la fière
devise qu'avait adoptée Périgueux depuis sa réunion à Saint-Front
Civium fides fortitudo mea ? Cet héroïque patriotisme ne
se démentit pas durant la longue lutte de la France contre l'Angleterre,
et pendant les cinquante dernières années que l'ennemi passa en
Guyenne, Périgueux sut résister avec autant d'énergie que de succès
à toutes ses attaques, et se montra digne de l'intérêt que les rois
de France lui avaient toujours témoigné.
Les guerres religieuses
du XVIème siècle mirent à une épreuve plus rude encore
peut-être les habitants de Périgueux, partagés alors entre leur
attachement et leur reconnaissance pour la royauté et leur entraînement
vers les nouvelles doctrines. Après avoir résisté quelque temps,
la ville fut prise par les calvinistes en 1575 et devint l'année
suivante une de leurs places de sûreté. L'avènement de Henri IV
au trône rétablit l'ordre dans la cité et remit la paix dans la
conscience des braves Périgourdins. Cette droiture de jugement,
cette loyauté de caractère eut bientôt une occasion nouvelle de
se manifester.

Pendant les troubles qui agitèrent la minorité
de Louis XIV, en 1651, le prince de Condé s'était rendu maître de
la capitale du Périgord et y avait laissé une formidable garnison
sous le commandement du marquis de Chanlost. La bourgeoisie, hostile
aux intrigues princières, indignée d'ailleurs des hautaines façons
du lieutenant de Condé, était résolue à secouer cette tyrannie.
Après deux années de lutte sourde, de préparatifs secrets, de tentatives
avortées, l'époque de la délivrance fut fixée à la nuit du 15 au
16 septembre. Une armée royale campait dans les environs, il s'agissait
de commencer l'attaque dans la ville de façon à lui faciliter une
intervention victorieuse, le chef du complot était un citoyen plein
de résolution et d'énergie, nommé Joseph Bodin. Une délation livra
à Chanlost les secrets de l'entreprise. La veille du jour fixé,
il mit ses troupes sous les armes et se dirigea vers le logis des
principaux conjurés ayant trouvé la maison de Bodin fermée, il se
disposait à la tourner pour y pénétrer derrière par le jardin, lorsque
tout à coup la porte s'ouvrit ; il s'engagea sans réflexion, avec
trente hommes qui l'accompagnaient, dans un corridor étroit et sombre.
C'est là que l'attendait Bodin avec quelques amis résolus à vendre
chèrement leur vie. Dès le premier choc, Chanlost, blessé mortellement,
alla tomber dans la rue ; cette perte démoralisa les soldats, dont
plusieurs avaient été atteints ils reculèrent en désordre et bientôt
prirent la fuite. Alors Bodin, suivi de sa petite troupe, parut
au dehors en criant Vive le roi ! le tyran est mort. A ce signal,
les habitants accoururent en foule et grossirent les rangs des insurgés
l'élan devint général, et devant lui tous les obstacles tombèrent
; en moins d'une heure la ville était libre, et libre par elle seule,
sans avoir eu besoin d'aucun secours étranger. Les fidèles sujets
du roi avaient accompli leur tâche ; dans l'enivrement du triomphe,
les citoyens n'oublièrent pas leur devoir. L'armée royale accourait
pour prêter aux habitants contre la garnison un secours devenu inutile;
Bodin s'avança au-devant d'elle et ne souffrit pas que les troupes
entrassent dans la ville, leur disant que tout était fait, et qu'il
fallait attendre l'arrivée de monseigneur le duc de Candalle.
Périgueux traversa sans troubles et sans événements qui méritent
d'être rapportés le règne des derniers Bourbons. La Révolution de
1789 y fut accueillie avec joie ; à part quelques agitations inévitables,
les représentants du peuple, Romme et Lakanal surent y maintenir,
même dans les moments les plus critiques, l'ordre, l'union et la
tranquillité.

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