Histoire des Hautes Alpes


Le territoire du département
des Hautes-Alpes dut, dans l'origine, être occupé par
des émigrations successives des peuplades qui occupaient
les contrées voisines, et qu'une surabondance de population
et les chances contraires de la guerre chassaient de
leur pays natal.
Quoi qu'il en soit, avant la conquête
romaine, on y comptait quatre peuplades les Ségusiani,
dans le pays de Suse; les Caturiges, au sommet des Alpes;
les Brigantini, dans le territoire appelé depuis le
Briançonnais, et les Tricorii, au nord-est des Caturiges.
Presque tous alliés ou dépendants des Voconces, ces
peuples avaient chacun leur cité les Segicsiani Segusio
(Suse); les Caturiges, Catrigœ (Chorges); les Brigantini,Brigantium
(Briançon); les Tricorii, Vapincum (Gap); mais les plus
puissants et les plus célèbres étaient les Caturiges,
dont le nom signifie, suivant les uns, Montagnards,
selon d'autres, bons guerriers. Pline les fait descendre
des Caturigenses, ancien peuple d'Italie qui habitait
la partie du Milanais située au pied des Alpes Ayant
été chassés de leur pays, ils se retirèrent dans la
contrée connue aujourd'hui sous le nom de l'Embrunais
et du Gapençais. C'est par là qu'Annibal passa quand
il se rendit en Italie.
Après avoir traversé la
Durance au-dessus, croit-on, de l'Ubaye, il gravit avec
son armée la cime des Alpes. « Lorsque l'œil put
voir de près la hauteur des monts, dit Tite-Live, les
neiges qui semblaient se confondre avec les cieux, les
huttes grossières suspendues aux pointes des rochers,
les chevaux, le bétail paralysés par le froid, les hommes
sauvages et hideux, les êtres vivants et la nature inanimée
presque engourdie par la glace, cette scène d'horreur,
plus affreuse encore à contempler qu'à décrire, renouvela
la terreur des Carthaginois.» Annibal eut à combattre
les Caturiges ce qui ne les empêcha point, dans la suite,
de le servir contre les Romains.

Après avoir pris part aux guerres
puniques, ils s'unirent aux Allobroges et suivirent
leur fortune dans la guerre de l'indépendance; mais,
quand les Allobroges embrassèrent le parti de Sertorius,
les montagnards des Alpes s'abstinrent, et douze de
leurs cités furent déclarées villes municipes.
Cependant
ils s'opposèrent au passage de César lorsque ce conquérant
traversa le mont Genèvre pour aller réduire les Helvètes.
Du temps d'Auguste, ces peuples obéissaient à un prince
nommé Cottius, et Suse était leur capitale. Il y avait
dans cette ville un arc de triomphe sur lequel on voyait
inscrits les noms des quatorze peuples dont Cottius
s'était fait un petit royaume. Il est le premier qui
ait cherché à tracer un chemin régulier, la route du
Mont-Genèvre à travers les Alpes ; la postérité s'en
est montrée reconnaissante en donnant à cette partie
des Alpes le nom d'Alpes Cottiennes.
Ce prince fit
alliance avec Auguste, qui lui laissa ses possessions;
mais, après sa mort et celle de son fils, elles passèrent
à l'empire. Jusqu'au règne de Constantin, les villes
municipes cottiennes jouirent de certaines franchises.
Constantin les soumit au tribut comme le reste de la
Gaule. Taxés et ruinés par l'avarice des préteurs, outre
le capage ou droit de vivre et la scriptura ou droit
de parquerabe, les habitants payaient aux Romains la
vingtième partie des legs et successions, le vingt-cinquième
du prix des esclaves et le centième de toutes les marchandises
vendues.
Avec la liberté, ils perdirent le sentiment
national. Vainement Vindex et Civilis les appelèrent
aux armes pour la délivrance commune leur voix fut sans
écho dans ce pays dégénéré, tant il est vrai que la
misère est l'éternelle compagne de la servitude!

Quand les barbares se ruèrent
sur l'empire, c'est par là qu'ils se dirigèrent vers
Rome. Sarmates, Alains, Huns, Gépides, Hérules, Saxons,
Vandales y laissèrent tour à tour des traces de leur
passage ; mais les Bourguignons et' les Wisigoths s'y
fixèrent. Puis vinrent les Francs et les Lombards. Battus
par le patrice Mummol, ceux-ci se retirèrent, laissant
les Francs seuls maitres du pays.
Déjà saint Marcellin
y avait prêché l'Évangile, mais son esprit ne demeura
pas longtemps avec ses successeurs. Au VIème
siècle, les évêques des Hautes-Alpes avaient pris les
mœurs barbares ; deux, entre autres, Solonius et Sagittarius,
son frère le premier gouvernait l'Église d'Embrun, le
second celle de Gap, tous deux chargés de crimes, maudits
du peuple, exacteurs, tyrans, meurtriers et adultères.
Un jour, ils attaquèrent à main armée Victor, évêque
de Saint-Paul -Trois-Châteaux. Au milieu d'une fête,
ils envahirent sa maison et frappèrent ses serviteurs.
Après le meurtre, le pillage. Déposés par un synode
assemblé à Lyon, ils en appelèrent au pape, qui les
l'établit. Alors, se croyant tout permis, ils s'abandonnèrent
toute la fureur de leurs passions. Il fallut les emprisonner
; mais la peur les fit relâcher. Il n'était pas prudent,
croyait-on, de toucher aux oints du Seigneur. À peine
sortis de prison, de pécheurs ils se métamorphosèrent
en dévots. Repentants et contrits, on les voyait sans
cesse jeuner et prier ; mais cela ne dura pas, et ils
retournèrent, comme dit l'Apôtre, à leurs vomissements.
Ils passaient la nuit dans les orgies. Pendant que les
clercs chantaient matines dans l'église, ils faisaient
des libations et sacrifiaient aux plaisirs. Le jour
les trouvait encore à boire. Alors, se couvrant de vêtements
moelleux, ils s'endormaient, plongés dans l'ivresse,
et ne se levaient que pour se remettre à table. Telle
était la vie que menaient ces deux évêques. Déposés
de nouveau par un concile de Chalon-sur-Saône, en 579,
ils furent enfermés; mais ils parvinrent à s'échapper.
Solonius finit obscurément ses jours. Pour Sabittarius,
comme il s'enfuyait, caché sous un froc de moine, il
fut pris et mis à mort.


Au commencement du Xème
siècle, les Sarrasins parurent dans les vallées
des Alpes, pillant les abbayes et dévastant les
églises. Nombre de chrétiens qui s'étaient réfugiés
près d'Oulx y furent massacrés par les infidèles
; ce qui valut à ce lieu le nom de plebs martyrum;
peuple de martyrs. Après un long séjour dans ce
pays, les Sarrasins en furent chassés. Montmaur,
le torrent du Sarrasin, la montagne de Puy-de-Maure,
la tour de Moron, Villars-Mourin et plusieurs autres
lieux du Champsaur, où ils étaient connus sous le
nom de Barbarins, ont conservé des restes de leur
passages. Tel est le souvenir qu'ils ont laissé,
que les mères menacent du retour des Barbarins leurs
enfants qui ne sont pas sages.
Au siècle suivant,
nous voyons ce pays en proie à l'anarchie féodale.
Comme dans le reste du Dauphiné, le second royaume
de Bourgogne y laisse debout, en tombant, une foule
de petits souverains ecclésiastiques ou laïques.
Déjà riches des dépouilles des Sarrasins, ils se
disputent à main armée l'héritage de Boson. Vainement
l'empereur Conrad essaye de les ramener à l'obéissance
; il est obligé de légitimer leurs usurpations.
Alors le pays des Hautes-Alpes se trouva divisé
en trois petits États indépendants le Briançonnais,
L’Embrunais et le Gapençais, ayant chacun ses souverains
et sa capitale.
Situé dans les Alpes Cottiennes,
le Briançonnais, après avoir fait longtemps partie
du marquisat de Suse, obéissait aux comtes d'Albon.
Il avait pour chef-lieu l'antique cité des Brigantini,
Briançon. Au midi du Briançonnais, dans le pays
des Caturiges, était l'Embrunais, qui, successivement
possédé par les Romains, les Francs et les Bourguignons,
reconnut pour maîtres, d'abord les comtes de Forcalquier,
puis les archevêques d'Embrun, à qui l'empereur
Conrad le céda en 1020, sa ville principale était
Embrun. À l'occident de l'Embrunais s'étendait le
pays de Gap, soumis tour à tour aux comtes de Provence,
aux comtes de Toulouse et aux comtes de Forcalquier.
Dans la suite, ces divers pays passèrent aux dauphins
de Viennois. Cependant, libres du joug de la conquête
et rendus à leur première énergie, les montagnards
des Alpes avaient jusque-là vécu dans une sorte
d'indépendance. Ils conservèrent, sous les dauphins,
leurs lois et leurs libertés particulières ils ne
reconnaissaient l'autorité de leurs princes qu'à
la condition qu'ils seraient maintenus dans leurs
anciens droits et privilèges, sans qu'il y fût rien
changé.

Humbert II leur conféra la
qualité de francs (libres) et les exempta des contributions
et des servitudes féodales. Il octroya, en outre,
aux communes du Briançonnais, le droit de s'assembler
pour leurs affaires générales et particulières.
Dans ces conseils, on s'occupait de la répartition
des impôts ; on y traitait de la paix et de la guerre,
et l'on y veillait aux subsistances. A la réquisition
du bailli, tous les habitants devaient prendre les
armes pour le dauphin. Hors du pays, ils n'étaient
tenus que de 500 hommes, moitié armés d'arcs et
de flèches, moitié de lances avec pennons tous équipés
de pourpoints, d'épées, etc. Le prince payait la
solde, qui était d'un gros tournois par jour. Les
villes de Gap et d'Embrun devaient chacune 100 fantassins
; Chorges levait 50 cavaliers ; Savines n'était
obligée qu'à 5 hommes d'armes, 3 chevaux et 2 roussins.
Tel était, en temps de guerre, le contingent de
la plupart des communes des Hautes-Alpes au Moyen-Âge.
Sous le règne paternel de Humbert II, le Briançonnais
jouit d'une paix profonde. Ce prince fonda en 1340,
sur le mont Genèvre, dans la combe de Malaval, des
maisons hospitalières, et des greniers d'abondance
dans plusieurs communes. Chaque vallée avait des
archives centrales ; les comptes annuels des deniers
communaux s'affichaient à la porte de l'église et
se discutaient par les habitants au sortir de la
messe: Il y avait des lois sévères contre l'usure.
Heureux pays, si les guerres de religion n'étaient
pas venues l'agiter et le diviser ! Née dans ses
montagnes, la secte des Vaudois y avait fait de
grands progrès. Ils menaient la vie des pasteurs,
cultivant les champs et élevant des troupeaux. Leurs
docteurs s'appelaient barbes, nom qui, dans la langue
du pays, signifie oncles. Simples, sobres et chastes
comme les prêtres de l'ancienne Église, ces barbes
visitaient les chaumières, prêchant la paix et la
charité. « Dio t'absolve et te pardonne, disaient-ils
à leurs pénitents, comme il pardonna à Maria-Madalina
»

Chaque jour, malgré les menaces de l'archevêque, le nombre des hérétiques croissait et leur doctrine se propageait. Alors l'inquisition avisa : elle chargea Borelly de leur faire leur procès. Celui-ci, secondé par le vice bailli du Briançonnais, ne remplit que trop bien son office. Nombre de Vaudois furent pris. Ceux qui se convertirent devaient porter deux croix de drap jaune, l'une sur la poitrine et l'autre entre les épaules. Pour les hérétiques obstinés, c'était l'affaire du bourreau. Dans la seule année 1397, il en périt deux cent trente sur les bûchers. Sous prétexte d'hérésie, la persécution frappa même des catholiques. Souvent on condamnait au feu sans formalité de justice. Des moines mendiants, se disant inquisiteurs de la foi, vexaient, torturaient et pillaient les habitants qui leur paraissaient suspects. C'était un véritable brigandage, et l'on s'en plaignit au roi Louis XI, qui, tout dévot qu'il était, y mit bon ordre par lettres patentes du 18 mai 1478. «De la part des manants et habitants de la Valloyse, Fraissinières, Argentière et autres lieux, tous tels qu'ils se tiennent et comportent, nous a été exposé qu'aucuns religieux mendiants, sous ombre d'office d'inquisiteurs de la foy, les aucuns ont mis en gehenne et question sans information précédente, ont pris et exigé fortes sommes et deniers, et par divers moyens les ont injustement vexés et surveillés à leur grand préjudice et dommage. Pourquoy avons, après bonne délibération, de notre certaine science, gré spécial, pleine puissance, et de notre autorité delphinale et royale, mis et mettons à néant, par ces présentes, toutes poursuites et entreprises quelconques. »

Cependant l'inquisition passa
outre, et les Vaudois ne cessèrent pas d'être persécutés.
Ceux de la Vallouise se retirèrent, en1485, à l'Aile-Froide,
caverne située sur les flancs du Pelvoux. Ils étaient
pourvus d'armes et de vivres pour deux ans. Ou prêcha
la croisade les catholiques s'armèrent, et, bénis
par le nonce, ils marchèrent, après la messe, à
l'attaque des Vaudois. Le comte de Véras les commandait.
Ils avaient, en outre, comme auxiliaires, une compagnie
de cinquante à soixante soldats. Aux sommations
qui leur furent faites, les Vaudois répondirent
en faisant rouler sur les assaillants des quartiers
de roc qui en blessèrent plusieurs. Après huit jours
de siège, des Vallouisiens étant parvenus, à l'aide
d'un long câble, à escalader la montagne qui domine
la caverne, y pénétrèrent sur le derrière de la
Baume et y mirent le feu, afin d'étouffer les proscrits
par la fumée. Ceux qui voulurent s'échapper furent
massacrés ou se précipitèrent du haut des rochers,
pour ne pas tomber vivants entre les mains de leurs
ennemis. Vieillards, femmes, enfants, rien ne fut
épargné. Il en périt, dit-on, plus de trois mille.
D'où le nom de Baume des Vaudois resté à ces lieux
funestes. Ainsi frappée et dépeuplée, la Vallouise
ne fut plus qu'un désert. Proscrits, dépouillés
de leurs biens, les malheureux Vaudois étaient condamnés
à errer, comme si Dieu leur eût mis sur le front
le signe maudit ! Cependant, en 1498, ils se rendirent
à Paris, au sacre de Louis XII, pour solliciter
de ce prince la rentrée en possession de leurs biens.
Le roi entendit leurs plaintes et compatit à leurs
maux. « Ils sont meilleurs chrétiens que nous, »
disait-il ; et il chargea Burelli, son confesseur,
de prononcer sur l'interdit, qui fut levé solennellement,
en 1500. Bien que tardif, cet acte de justice rendit
la vie à ce canton « auquel, dit un historien
des Hautes-Alpes, la reconnaissance publique confirma
le nom de Vallouise, qu'il avait reçu de Louis XI,
et qu'il porte encore. »
Aux Vaudois succédèrent
les calvinistes. C'est de la vallée de Champsaur
que partit le signal du mouvement protestant dans
les Hautes-Alpes. Jusque là paisible, la bourgeoisie
y prit parti pour les idées nouvelles. Après avoir
donné le jour à Lesdiguières, Saint-Bonnet devint
la Genève de cette partie du Dauphiné. D'autres
communes, telles que Bénévent, Lamotte, Saint-Laurent,
Lafare, Saint-Julien, suivirent son exemple. Bientôt
la guerre éclata partout avec fureur. Ce n'étaient
que villes prises et reprises, bourgs réduits en
cendres, églises pillées et saccagées, prêtres fugitifs
et demandant l'aumône. À l'entrée de la Vallouise,
les catholiques, en 1587, avaient élevé une muraille
flanquée de tours. Cette muraille arrêta Lesdiguières
pendant deux ans. À la fin, maitre du pays, Lesdiguières
s'y fortifia et le gouverna sous le nom de roi des
montagnes.
Après tant de vicissitudes, ces vallées!
semblaient renaitre à la vie, quand la révocation
de l'édit de Nantes vint leur porter un nouveau
coup. Plusieurs communes, réduites au tiers de leur
population, y virent périr leur industrie.

Sur la fin du règne de Louis
XIV, quand l'étranger envahit de toutes parts notre
territoire, les Hautes- Alpes furent occupées par
le duc de Savoie. Après avoir brûlé Gap, Chorges
et plusieurs places fortes, l'ennemi allait dévastant
et rançonnant les villages, ravageant les campagnes
et enlevant les troupeaux. Catinat le força à la
retraite. On montre encore dans le Champsaur la
fontaine où, sans descendre de cheval, ce grand
capitaine se fit donner à boire dans l'aile de son
chapeau. Comme le reste du Dauphiné, cette contrée
paya son tribut aux fléaux qui ravagèrent la France
au moyen âge.
Vers 1516, la vallée du Champsaur
fut dépeuplée par ce qu'on appelait le Mal Noir.
On dit qu'à Villars-Mouren une femme y survécut
seule aux habitants. On n'y voyait que maisons désertes
ou abandonnées. Aujourd'hui encore, les ruines de
ces habitations pestiférées, couvertes de broussailles,
attestent, après tant de siècles, l'effroi qui s'attache
à ce souvenir. Dans le Champsaur, on dit d'un homme
qui en hait un autre à la mort li voua lou maou
nier (il lui souhaite le mal noir). Plus tard
vint la famine avec tous les maux qui l'accompagnent
les habitants étaient réduits à faire du pain avec
les fruits du cynorhodon mêlés avec la farine des
semences âcres de la renoncule et de la caucalide,
qui avaient pris, dans les champs, à la place des
moissons. Après le mal noir et la famine, la peste.
De 1531 à 1720, ce dernier fléau visita trois fois
les vallées des Hautes-Alpes. On se cachait dans
les cavernes. Beaucoup mouraient au bord des fontaines,
pris d'une soif inextinguible, Une source de la
commune de La Fare en a gardé le nom de fontaine
de la peste. Ainsi que la Drome et l'Isère, le département
des Hautes-Alpes prit une part active à la Révolution.
Pendant que ses bataillons de volontaires se signalaient
dans les guerres de la République, il sauva la vie
à plus d'un proscrit qui vint chercher un asile
dans ses montagnes. Napoléon, revenant de l'ile
d'Elbe, traversa ce département. C'est là, disait-il,
qu'il avait reconnu le sol français. Il s'avançait,
monté sur un petit cheval blanc, vêtu de la redingote
grise et portant le petit chapeau. Les paysans allumaient
des feux de joie sur son passage. Au bataillon de
l'ile d'Elbe s'était jointe une caravane grotesquement
équipée, Napoléon ne pouvait s'empêcher d'en rire.
Les officiers supérieurs cheminaient lentement,
hissés, comme le chevalier de la Manche, sur de
tristes rosses ou sur des mulets rétifs enlevés
aux travaux des champs. « La caravane, dit un
témoin oculaire, allait pêle-mêle avec une gaieté
folle. Quelques lanciers polonais, talonnant leurs
chétives montures, ouvraient et fermaient la marche,
suivis à peu de distance par les grenadiers dont
les moustaches grisonnantes et le teint noirci justifiaient
l'épithète de vieux grognards. Les habitants les
arrêtaient à chaque pas et leur offraient des rafraichissements.
» Après Waterloo, l'autorité supérieure crut
devoir, pour éviter des malheurs, faire ouvrir aux
alliés les portes de Briançon, du Mont-Dauphin et
du château Queyras; mais ces places restèrent fermées
par le patriotisme des habitants.

Dans les longs et rigoureux
hivers, un grand nombre de communes du département
des Hautes- Alpes sont privées, par l'accumulation
des neiges, de toute communication entres elles
; les passages, les sentiers, les grands chemins
eux-mêmes sont obstrués et deviennent impraticables.
On a dû établir, dans les principaux cols, pour
porter quelque remède à ce fâcheux état, des refuges
destinés à servir d'abri momentané aux voyageurs
en détresse. Ces refuges, au nombre de six, comprennent
tous une salle commune, une chambre à coucher et
le logement du gardien et de sa famille. « Ils
s'élèvent, dit le Grand Dictionnaire Universel du
XIXe siècle (Supplément), sur le col d'Isoard, route
de Briançon au Queyras sur le col Lacroix, route
de Ristolas à Boby (Italie); sur le col du Noyer,
route de Saint-Bonnet à Saint-Étienne-en-Dévoluy;
sur le col de Manse, route de Gap à Orcières; sur
le col de Vars, route de Guillestre à Saint-Paul
sur le col d'Agnel, route de Malines à La Chauet
(Italie). Ils ont été construits au moyen des 500,000
francs pour lesquels le département des Hautes-Alpes
était inscrit dans le testament de Napoléon 1er.
»
Les habitants des Hautes-Alpes sont actifs
et laborieux, durs à la fatigue, intelligents, de
mœurs austères et probes leur vie sévère les dispose
à la charité ou plutôt ils comprennent d'instinct
la solidarité, car les plus pauvres mêmes ont horreur
de la mendicité. Les fêtes patronales sont nommées
vogues dans les Hautes-Alpes. C'est dans les communes
de la vallée du Champsaur que ces vogues ont conservé
la physionomie la plus originale. On plante un mai
dans le champ destiné à la danse on élit un directeur
de la fête, qui, sous le titre d'abbé, est le régulateur
des plaisirs et le maitre des cérémonies. Une canne,
des rubans et de la poudre sur les cheveux, tels
sont les insignes de sa dignité. Le jour de la fête,
et de grand matin, l'abbé, accompagné de quelques
amis et du ménétrier, se rend dans chaque maison
où il y a des filles à marier ; avec la permission
des parents, il les invite à venir à la danse chacune
d'elles accepte en attachant un ruban à la canne
qu'il porte. Après avoir fini sa tournée, il se
rend au lieu du bal, où de joyeuses acclamations
saluent son arrivée. C'est lui qui fait commencer
la musique, règle les places, désigne les danseurs.
Il a un pouvoir dictatorial ; toute la jeunesse
de sa commune est prête, lorsqu'il lève sa canne,
à se précipiter contre les étrangers téméraires
qui refuseraient d'exécuter ses volontés. Les querelles
étaient autrefois malheureusement assez fréquentes,
et souvent le lieu du bal se changeait en une arène
sanglante; mais des habitudes plus pacifiques se
sont introduites avec la civilisation dans le département
depuis une trentaine d'années. Parmi les danses
usitées dans le pays, il en est une qui rappelle
les danses provençales, de même que l'abbé de la
vogue semble être un pâle reflet de l'abbé de la
jeunesse à Aix. C'est une espèce de pyrrhique qui
s'est conservée au Pont-de-Cervières, hameau dépendant
de Briançon, Les danseurs, au nombre de neuf, onze
ou treize, sont armés d'épées courtes et sans pointe,
comme celles des Allobroges. Ils décrivent en dansant
douze figures avec une gravité et une lenteur bien
différentes des mouvements précipités de la pyrrhique
grecque. On peut voir d'autres détails concernant
cette danse, les mœurs et usages des habitants des
Hautes-Alpes dans le bel ouvrage de Monsieur le
baron de Ladoucette, qui a été plusieurs fois réimprimé.

Ce département fut peuplé par un grand nombre de tributs tels que les Ségusiens, des Caturiges, des Ucenis, des Tricores et autres Voconces. La Durance y prend sa source avant d’aller s’accoupler avec le Rhône. Pays des grands cols des Alpes avec le Lautaret qui avec ses 2058 mètres, lieu de passage des Romains, sépare la vallée de la Romanche, affluent de l'Isère, à la vallée de la Guisane, un affluent de la Durance. Reliant la villes de Grenoble à Besançon, il est un axe important beaucoup plus accessible que son proche voisin le Galibier culminant à 2645 mètres qui lui sépare la vallée de la Maurienne en Savoie et la vallée du Briançonnais. Tous ces cols et bien d'autres sont l'éternel cauchemar des coureurs du Tour de France Cyclistes, d'ailleurs un monument dédié à Henri Desgranges, le fondateur du Tour, a été élevé au sommet du col.
Gap

Gap est l'ancienne Vapincum,
station sur la voie romaine allant de Briançon à
Arles. Ce fut le siège d'un évêché fondé au IVème
siècle par Saint Démétrius. Les évêques furent seigneurs
temporels de Gap avec le titre de comte, instaurant
ainsi un pouvoir ecclésiastique à côté du pouvoir
civil. Le pagus Vapicensis, c'est-à-dire le Gapençais,
fut rattaché au Dauphiné lorsque le dauphin Guigues
VI épousa en secondes noces Béatrice de Claustral,
petite-fille de Guillaume IV, comte de Forcalquier.
Les XVIème siècle et XVIIème
siècles sont des périodes particulièrement sombres
pour la ville. Les guerres de religion sont meurtrières
dans la région. Gap est un fief catholique, alors
que le Champsaur a basculé dans la « religion prétendument
réformée ». Après diverses escarmouches, François
de Bonne, chef des protestants, décide d'attaquer
Gap, pourtant protégée par 20 tours. Dans la nuit
du 3 janvier 1577, François Philibert, dit « Cadet
de Charance », lui ouvre la porte Saint-Arey, et
lui permet de pénétrer par surprise dans la ville.
Aux cris de «Tue! Tue !» ses hommes procèdent à
une véritable boucherie. De Bonne incendie la cathédrale,
pille les couvents, s'approprie les biens des habitants,
et s'édifie une orgueilleuse citadelle sur la colline
de Puymaure d'où il domine tout Gap. Revenu au catholicisme
en 1622, il abandonnera toute prétention sur la
ville. En 1692, les troupes du souverain piémontais
Victor-Amédée II, engagé dans la Ligue d'Augsbourg
contre la France de Louis XIV, prennent la ville,
abandonnée par ses habitants, le 29 août. Gap est
pillée et incendiée : sur les 953 maisons de la
commune, 798 sont détruites.


Gap est depuis 1790 le chef-lieu
des Hautes Alpes.
La création des routes royales
décidée par Colbert au XVIIIème siècle
reliant Marseille à Briançon puis à Grenoble a confirmé
le rôle de carrefour de Gap qui deviendra le chef-lieu
du département en 1790.
Le préfet Ladoucette,
nommé en 1802 a favorisé la construction des routes
vers Valence par le col de Cabre et vers l'Italie
par le col de Montgenèvre. Il a aussi contribué
a la nouvelle configuration de la ville en lançant
le projet de redressement des rues moyenâgeuses
et en faisant démolir les remparts.
Un peu plus
tard, c'est Napoléon Bonaparte qui créera l'évènement
en faisant étape à Gap dans la nuit du 5 au 6 mars
1815, lors de son retour de l'île d'Elbe.
En
1875, l'arrivée du chemin de fer marquera l'entrée
de la ville de GAP dans l'ère moderne. Elle deviendra
au XXème siècle la principale agglomération
des Alpes du Sud.
Briançon


La plus haute ville de France
perchée à à 1 325 mètres. En 1228, elle est appelée
Burgus, ce qui dénote une certaine importance de
la ville haute, créée comme ville nouvelle dans
le premier quart du XIIIème siècle.
Des franchises lui sont accordées en 1244 afin d’attirer
de nouveaux habitants. Prospère, la ville forme
une communauté formalisée avec les hameaux alentour
(rassemblés sous le terme de «tierce»). Les rempart
qui clore la ville sont achevés en 1371, carrefour
commercial important, elle est le chef-lieu du Grand
Escarton. De 1343 à la Révolution, la région est
en effet organisée en une fédération de cinq Escartons,
territoires disposant de prérogatives particulières
(exemptions de redevances, liberté de la personne
et des biens, privilèges économiques, liberté de
réunion et élection de représentants), qui ont subsisté
au rattachement du Dauphiné à la France, le tout
contre un don de 12 000 florins et une rente perpétuelle.
La charte est encore conservée à la mairie de Briançon
: elle est écrite sur un parchemin de 1,60 m par
50 cm. Les habitants de Briançon bénéficient du
statut de franc-bourgeois : bien que non-nobles,
ils sont libres de toutes les contraintes imposées
aux serfs, et rendent un hommage au Dauphin quand
ils le croisent.
En 1624, un incendie survient
en plein hiver, alors que l’eau du Béal est gelée.
Il dure cinq jours et détruit 80 % de la ville.
En janvier 1692, un autre incendie est encore plus
destructeur, à cause des grands approvisionnements
qui avaient été stockés en ville par l’armée : seuls
quelques maisons, le couvent des cordeliers, le
grenier à sel et l’hôtel du bailli subsistèrent.
La région de Dévoluy est une région agricole
où l'on pratique l'élevage de l'agneau gras et sa
situation à la limite de parc des Ecrins est devenu
un des territoires de chasse des grands prédateurs
tel que les loups qui sont revenus s'installer dans
ce parc national.
Mont-Dauphin

Mont-Dauphin est bâtie au
confluent de la Durance et du Guil, au nord-est
de Gap et à 18 kilomètres nord-est d'Embrun. Cette
ville, peuplée de 355 habitants, n'a que deux rues,
qui forment la croix; mais toutes les maisons en
sont tirées au cordeau. Au-dessus s'élève la forteresse.
Bâtie sur un plateau presque inaccessible, au centre
de quatre vallées et dominant le cours du Guil et
celui de la Durance, elle bat les routes d'Embrun
et de Briançon.
Victor-Amédée, duc de Savoie,
passant à la tête de son armée sur ce plateau, dit
« Voilà une porte à fortifier. » Louis XIV ne négligea
pas l'avis et il envoya sur les lieux Vauban et
Catinat, qui en firent l'une des clefs de la France
du côté de l'Italie. On y voit deux grands corps
de caserne et un arsenal considérable. Toutes les
fortifications sont construites en marbre rougeâtre.
On y a élevé, en face des Eygliers, des remparts
massifs et deux forts parallèles qui, croisant leurs
feux sur le chemin de sortie, rendent cette place
inaccessible aux assiégeants.
Mont-Dauphin fut
érigé en ville en 1753.
Pendant la Révolution,
elle porta le nom de Mont-Lyon et, en 1815, elle
refusa d'ouvrir ses portes à l'armée austro-sarde.
Il y règne des vents réguliers et périodiques dans
l'intervalle de l'équinoxe du printemps à celui
d'automne, qui en rendent le séjour peu agréable
; aussi les anciens appelaient-ils ce plateau Mille
(millevents).
À 8 kilomètres de Mont-Dauphin,
et près de la grande route, est situé l'établissement
thermal du Plan de Phazi alimenté par quatre sources
d'eaux minérales acidules et ferrugineuses, qui
coulent du midi au nord dans des canaux anciennement
creusés. Ces eaux, qui sont purgatives et apéritives,
sont employées avec succès dans les maladies du
foie et de la peau.
Embrun


Cette ville est d'origine
celtique. Suivant les étymologistes, son nom vient
de deux mots, fun grec, c'est le nom d'une divinité
qui était adorée dans cette contrée ; l'autre celtique,
Dun ou Dunuma, et usité chez les Celtes pour exprimer
un lieu élevé, ce qui répond à la position d'Embrun.
Strabon est le premier qui ait parlé de cette ville.
D'abord sous la dépendance des Caturiges, puis Mansio
sous les Romains, elle s'accrut rapidement dans
la suite. Bien qu'elle ne fût pas colonie, Néron
la déclara ville latine, et donna à ses habitants
le droit d'entrer dans les magistratures et les
charges de l'empire. Rangée parmi les villes alliées
sous Galba, elle devint, sous le règne d'Adrien,
chef-lieu ou métropole des Alpes maritimes. Il y
avait un questeur, un receveur des tributs des montagnes
et un ordre de décurions. Dans les guerres de l'empire
contre les barbares, elle fut fortifiée pour défendre
les passages, soit par-delà, soit en deçà des Alpes.
Au v. siècle, les Vandales vinrent l'assiéger ;
mais, dit la légende, saint Marcellin protégeait
la ville ; il fondit l'épée à la main sur l'ennemi,
qui, saisi d'épouvante, s'éloigna. Après la levée
du siège, le peuple alla se prosterner devant le
tombeau de ce martyr et le remercier de sa délivrance.
Ravagée par les Huns, les Lombards et les Saxons
; pillée et saccagée par les Sarrasins, à qui la
trahison l'avait livrée ; assiégée sous Charles
V par les grandes compagnies, la cité caturige eut
encore à souffrir de la tyrannie de ses archevêques.
C'est en 364 que le siège épiscopal d'Embrun avait
été fondé. Dans la suite, il acquit une telle importance,
qu'on se le disputait comme une proie. Au VIIème
siècle, un concile dut intervenir et déposer Chramlin
qui s'en était injustement emparé.
Créés métropolitains
en 794, puis investis par les empereurs du titre
de prince, des droits régaliens et du pouvoir de
frapper monnaie, les archevêques d'Embrun ne se
servirent de leur puissance que pour opprimer leurs
vassaux. Sans cesse en guerre avec la ville, celle-ci
finit par les chasser de leur palais et de leurs
châteaux en 1238 ; mais ils ne tardèrent pas d'y
rentrer.

Le Lac de Serre Ponçon :


Plus tard, l'Embrunais ne
passa aux comtes de Forcalquier, et de ceux-ci aux
dauphins de Viennois, qu'à charge d'hommage aux
archevêques. Les dauphins avaient fait bâtir près
de la ville un palais ou plutôt une citadelle. De
là des prétentions qui amenèrent des démêlés avec
les princes d'Embrun. Par une bulle de 1297, le
pape Urbain VI menaça le dauphin de lui retirer
l'autorité qu'il exerçait dans le comté, s'il ne
se reconnaissait point vassal de l'archevêque. Le
dauphin se soumit. Cependant, après la cession du
Dauphiné à la France par Humbert II, le pouvoir
des archevêques alla déclinant.
Dès 1401, le
conseil delphinal défendit de : « commercer ni de
recevoir aucune espèce de la monnoie que l'archevêque
avoit fait fabriquer ». Plus tard, Louis XI mit
des bornes à la juridiction épiscopale d'Embrun
en créant un bailliage dans cette ville. « On sait,
dit un historien, quelle était la dévotion singulière
de ce prince pour Notre-Dame d'Embrun, dont il portait
toujours attachée à sa toque une statuette en argent
; il lui donna un bel orgue à tuyaux d'argent et
lui promit une grille du même métal ; mais, comme
elle le négligea dans une occasion importante, et
que Notre-Dame de Lorette vint à son aide, cette
dernière eut la grille d'argent, et Notre-Dame d'Embrun
dut se contenter de celle de fer. Cependant il se
recommanda encore à sa protectrice, et l'on prétend
qu'à son heure dernière il murmura ces mots à Notre-Dame
d'Embrun, ma « bonne maîtresse, aidez-moi ». Il
lui avait attribué une guérison, miraculeuse, après
laquelle il vint, en 1481, exécuter le vœu qu'il
avait fait.
Suivant l'usage des dauphins, il
entra processionnellement dans la cathédrale comme
chanoine, revêtu du camail et du rochet, et précédé
par l'archevêque et le chapitre, au son des cloches.
Dès lors, l'archevêque ne fut plus que le second
de son église, le roi, d'après les bulles du pape,
en était le premier, et les revenus de sa prébende
servaient à célébrer tous les dimanches la messe
du roi.
Au XVIème siècle, les protestants,
s'étant rendus maitres de la ville, brulèrent le
palais de l'archevêché. Plus tard, Richelieu en
fit démolir les châteaux, sous prétexte qu'ils pouvaient
servir de retraite aux calvinistes. Sous le règne
de Louis XIV, en 1692, elle fut bombardée et prise
par le duc de Savoie. Embrun est assez bien bâtie.
Située sur un plateau, dominée par le mont Saint-Guillaume,
entourée de remparts, de bastions et d'un fossé
profond, elle est défendue, du côté de la Durance,
par un rocher inaccessible. Jadis place forte de
première classe, elle n'est plus aujourd'hui qu'un
entrepôt. Sa citadelle s'élève sur le lieu même
où se trouvait le palais delphinal. Il ne reste
que peu de traces de l'ancienne ville gallo-romaine.
On y a trouvé, en 1811, près de la porte, un tombeau
qui renfermait une urne cinéraire, une lampe sépulcrale
et un lion augural.