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Carcassonne


Plan de Carcassonne
Carcassonne

Carcassonne Sur les bords du fleuve Atax, aujourd'hui l'Aude, existait autrefois un bourg également appelé Atax. Les Atacins, qui l'habitaient, faisaient partie des Volces-Tectosages. Cette ancienne ville n'existe plus aujourd'hui sous le même nom, et il y a lieu de croire, dit le P. Bouges, que dans la suite elle a été appelée Carcasso, lorsque les habitants du pays firent de ce lieu le magasin ou l'arsenal de leurs armes, qui consistaient alors en flèches et en carquois. Quant à la fondation de Carcassonne par des Troyens fugitifs, ou, mieux que cela, par un des petits fils de Noé quant à la prospérité de Carcassonne au temps où les Hébreux sortirent d'Égypte, ce ne sont que des traces de cette unité généalogique qui tient les peuples et les villes comme les individus.
On voyait au siècle dernier, sur la porte principale de la ville, un bas-relief représentant le buste d’une grande femme vêtue en amazone, et au-dessous on lisait ces deux mots « Carcas Sum », je suis Carcas. Voilà une excellente étymologie : de Carcas Sum à Carcassom a été une des formes du nom qui nous occupe, il n'y a qu'un pas. Qu'était donc cette Carcas ? Du temps que les Sarrasins occupaient toute la Gaule Narbonnaise, Carcassonne était en leur pouvoir. Charlemagne, qui avait résolu de les chasser au-delà des Pyrénées, vint assiéger cette ville, et fut retenu devant ses murs pendant cinq longues années. Cette résistance étonnante à l'invincible empereur et à ses vaillants paladins était l'œuvre de notre héroïne, de la dame Carcas, Sarrasine qui joignait au plus haut degré la ruse au courage, comme on en peut juger. En effet, les vivres n'avaient pu durer cinq ans, tous les habitants étaient morts, moins Carcas. Cette femme extraordinaire n'en fut point découragée, mais elle garnit les murs de mannequins armes, et, faisant le tour des remparts, elle tirait des flèches sur les ennemis, étonnés de voir toujours si nombreuse et si vigilante garnison. Comme elle voulait aussi ôter à Charlemagne l'espérance de prendre la ville par la famine, elle eut recours à une autre invention : elle fit manger un boisseau de blé à un porc, et le précipita du haut des remparts ; naturellement, le porc se brisa en pièces et son ventre gonflé creva. Quelle ne fut pas la stupeur des assiégeants en voyant que dans cette place on nourrissait les animaux de basse-cour avec le plus pur froment cela supposait des provisions inépuisables. Charlemagne, en homme sensé, abandonna un siège inutile, mais non sans se retourner pour voir une dernière fois cette place, objet de tant de dépenses perdues. 0 merveille ! Une des tours s'incline et le salue depuis ce temps elle s'appelle tour de Charlemagne, et l'on dit même qu'elle ne s'est pas redressée de son salut. Cependant Carcas, satisfaite d'avoir joué l'empereur d'Occident, le rappela, lui ouvrit les portes et le reconnut pour son seigneur. Charlemagne, admirant ses stratagèmes et son courage, voulut que la ville portât son nom et la fit appelée Carcassonne.
Il est bien dommage que ce nom existait déjà du temps des Romains.
Mais il faut que cette légende ait eu de la consistance au moyen âge pour que la ville en ait placé le symbole sur sa principale porte, comme un emblème d'écusson, à voir à tout venant. Pas n'est besoin d'ajouter que le siège de cinq années par Charlemagne et le reste est de l'histoire véridique à peu près comme celle des quatre fils Aymon ou de Roland furieux. Carcassonne jouissait du droit latin, mais point encore du titre de colonie à l'arrivée de César. Elle fournit à P. Crassus, lieutenant du conquérant des Gaules, un corps de cavalerie servant sous ses propres enseignes, ce qui indique qu'elle était à peu près indépendante. Plus tard, en 282 après J.-C., elle érigeait à Numérien, fils de l'empereur Carus, une colonne, trouvée en 1729 dans un champ à 4 kilomètres de la ville et portant cette inscription « Principi. Inventutis. Numerio. Numeriano. Nobilissimo. Cæsari. N.M.P.I. »Pourtant le P. Bouges est d'avis que les quatre dernières lettres doivent être interprétées ainsi « Numeriani Milites poni Jusserunt » ; ce qui changerait l'origine de ce monument, et priverait les habitants de l'honneur de l'avoir érigé eux-mêmes. D'ailleurs, comme le même auteur la judicieusement remarqué, n'est-ce pas dans leur ville, plutôt qu'à cette distance, qu'ils l'auraient placé ? Du moins avaient-ils une curie, des magistrats municipaux. On est cependant surpris de ne trouver aucun monument romain, sauf la colonne, dans une ville qui parait avoir eu de l'importance. Il semblerait que sa décadence a été rapide, puisqu'elle n'est mentionnée que comme un simple château dans l'Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem.
Surprise en 426 par les Wisigoths, perdue, puis reprise par eux en 430, Carcassonne leur demeura jusqu'à l'invasion des Sarrasins, non sans contestation pourtant. Clovis l'assiégea en 508 et fut obligé de lever le siège à l'approche de Théodoric, le grand roi des Ostrogoths et le tuteur du jeune roi des Wisigoths, Amalaric. Théodoric entra à Carcassonne et retira de cette ville, si l'on en croit Procope, des trésors considérables que les rois wisigoths y avaient entassés et qui méritent bien l'attention, car il ne s'agit de rien moins que de meubles ornés de pierreries et de vases d'or du poids de cent livres, qui avaient servi à la décoration du temple de Jérusalem et du palais de Salomon, et qui, transportés à Rome par Titus et Vespasien, en avaient été enlevés par Alaric. Théodoric les emporta à Ravenne pour les remettre à son petit-fils quand il serait en état de les garder. D'après une tradition carcassonnaise, ces trésors avaient été jetés dans un puits à la nouvelle de l'invasion de la Gaule par Attila.
Carcassonne fut tranquille et prospère sous les rois Visigoths, qui surent la défendre avec succès.
En 585, Gontran, roi de Bourgogne, la fit assiéger par son général Térenticole ; la ville ouvrit ses portes sans coup férir ; puis, se repentant de cette lâcheté, elle chassa le vainqueur, qui périt sous ses murs. Recared, qui arrivait avec une armée, acheva la destruction des Burgondes. En 589, Didier, autre général de Gontran, tenta de la reprendre, mais fut tué à son tour. Enfin Boson, troisième général de Gontran, amena soixante mille hommes. Carcassonne succomba mais l'armée des Wisigoths, campée près de là sur les bords de l'Aude, au lieu où est aujourd'hui la ville basse, triompha de ces forces supérieures au moyen d'une habile embuscade et les tailla en pièces. Gontran renonça à prendre Carcassonne et fit la paix avec Recared.
En ce temps vivait Sergius, le premier évêque de Carcassonne dont on ait des preuves authentiques, et qui assista au troisième concile de Tolède (589). Ses successeurs sont peu connus. Ou distingue pourtant parmi eux, mais sans pouvoir fixer l'époque de leur existence, plusieurs saints personnages, entre autres saint Stapin, en l'honneur duquel de nombreuses chapelles s'élevèrent dans le diocèse de Carcassonne et dont le nom était révéré même au-delà des limites de ce diocèse. Saint Stapin était particulièrement invoqué par les goutteux qui désiraient guérir.
L'empire des Wisigoths ayant été renversé, Carcassonne vit paraître les Sarrasins. Tremblante à la vue du terrible châtiment infligé à la résistance de Narbonne, elle ouvrit ses portes à l'émir Zameh et fut tout étonnée de la clémence de ce vainqueur qui épargna les habitants, leur laissa leur religion, leurs lois, leurs coutumes et se contenta d'un tribut (719). Les Carcassonnais se révoltèrent néanmoins et soutinrent un siège opiniâtre contre Ambiza, en 725. Pris d'assaut, ils se croyaient bien cette fois sous le coup d'une vengeance effrayante il n'en fut rien Ambiza leur fit le même sort que Zameh leur avait fait. Qui sait si la mansuétude des enfants de Mahomet n'eût point affermi leur domination dans la Septimanie aussi bien que dans l'Espagne, sans cette invincible puissance catholique des Francs, qui veillait des bords de la Seine à ce qu'aucune cité de la Gaule ne restât aux mains des infidèles ?
Carcassonne ouvrit ses portes à Pépin le Bref, en 752, il est vrai que le duc d'Aquitaine, Eudes, l'avait déjà reprise.
En ce siècle furent fondés plusieurs monastères aux environs de Carcassonne. Du temps de la domination arabe, quelques Carcassonnais, voulant échapper au joug des infidèles, s'étaient retirés dans une forêt qui couvrait les rives de l'Orbiel et y avaient dédié une chapelle à la Vierge. Cette chapelle, appelée d'abord Notre-Dame d'Orbiel, devint plus tard, par la libéralité de plusieurs seigneurs puissants, l'importante abbaye de la Grasse. La confirmation que Charlemagne fit de ces donations l'a fait considérer comme le fondateur de ce monastère, qui alla toujours, de siècle en siècle, faisant de nouvelles acquisitions et qui subsista sous la règle de Saint-Benoît jusqu'à la Révolution.
L'abbaye de Saint-Hilaire, d'abord dédiée à saint Saturnin, sur la rivière de Lauquet, prit naissance dans le même temps que la précédente et ne fit pas une moins belle fortune. Louis le Débonnaire lui confirma ses premières acquisitions. Les comtes de Carcassonne surtout prirent soin de l'enrichir. Le comte Roger étant demeuré vainqueur, en 977, d'Oliba Cabreta, comte de Cerdagne, qui avait envahi ses terres, donna au monastère des domaines considérables, en exécution d'un vœu qu'il avait formé.
Un autre monastère du même temps est celui de Montolieu, fondé au IXème siècle auprès du château de Malaste, dont il porta d'abord le nom et qui plus tard prit celui de Montolieu, à cause des collines couvertes d'oliviers qui l'environnaient. La règle de Saint-Benoît y avait été établie, et Louis le Débonnaire l'avait gratifié de biens considérables.
Les Carcassonnais ne furent pas toujours heureux sous leurs comtes particuliers. En 1104, ils chassèrent de leurs murs, avec le secours des troupes du comte de Barcelone, leur seigneur Bernard-Aton, qui les avait, à ce qu'il parait, accablés d'impôts, d'amendes, de confiscations, sans épargner l’Église. Bernard rentra en 1110, par un accommodement, au mépris duquel son fils Roger fit subir aux habitants les plus cruels supplices, emprisonnant, faisant crever les yeux, couper les oreilles, le nez, même les mâchoires. Si de telles horreurs sont vraies, les Carcassonnais eurent bien raison de se révolter jusqu'à quatre fois contre Bernard et de le chasser de nouveau en 1120. Il revint assiéger leur ville et la trouva défendue par des hommes déterminés à tout prix à ne plus le recevoir. Il fut réduit à convertir le siège en un blocus qui dura trois ans, et ce n'est que par l'intervention de l'évêque de Carcassonne et du comte de Barcelone qu'il obtint de rentrer enfin dans la ville en promettant l'abolition des impôts excessifs. Pour se créer des partisans et des gardiens vigilants de ses intérêts dans la cité, il donna en fief, à seize des gentilshommes qui l'avaient le mieux servi, les maisons des plus compromis, parmi les rebelles, à la charge d'y résider, eux et leurs vassaux, les uns huit, les autres quatre mois chaque année et d'y faire le guet assidûment le jour et la nuit. Ces gentilshommes furent d'abord appelés Châtelains. Plus tard, saint Louis ayant porté cette garnison à deux cent vingt hommes, recrutés parmi les habitants, ces nouveaux soldats furent payés et désignés sous le nom de Morte-Payes. Cette milice bourgeoise subsista jusqu'au XVIIIème siècle, exempte d'impôts et chargée de garder la ville.
Les vicomtes de Carcassonne semblèrent dès lors vouloir réparer leurs anciens torts envers leurs sujets. Ils leur donnèrent des franchises, des foires, qui attirèrent un grand commerce, des règlements commerciaux établissant les rapports des créanciers et des débiteurs admettant la caution, la transaction devant un conseil de prud'hommes, en un mot introduisant dans la procédure cette modération et ces sages tempéraments qui ont civilisé le commerce moderne. En 1185, Roger II autorisa les Carcassonnais à construire un pont sur l'Aude, et bientôt il les exempta du péage qu'il y avait d'abord établi. Les coutumes de Carcassonne, tout à fait semblables à celles de Montpellier, furent rédigées au commencement du XIIIème siècle.
Cependant, à côté de cette prospérité, grandissait l'hérésie dans Carcassonne. Lorsque, en 1167, Niquinta, le pape des Albigeois, convoqua dans le Lauraguais les représentants de toutes les Églises hérétiques, Carcassonne envoya le sien, et Niquinta lui donna pour évêque Gérard Mercier, auquel il assigna comme circonscription tout l'archevêché de Narbonne. Les légats se présentèrent et furent peu écoutés ; les Carcassonnais en furent punis par le ciel, d'après le récit de Pierre de Vaulx-Cernay, car, s'étant mis peu de jours après à faire la moisson, ils s'aperçurent que les épis versaient du sang. Si le ciel se contenta d'aussi doux châtiments, l'historien catholique eût dû maudire les croisés, lorsqu'ils arrivèrent noyant la terre du Languedoc non plus du sang des épis, mais du sang des hommes égorgés. Enivrés de meurtres dans Béziers, ils se présentèrent, le 1er août 1209, devant Carcassonne, où s'était l'enfermé le vicomte Roger avec les populations des campagnes voisines. Carcassonne était très forte ; située sur une montagne escarpée, elle était plus formidable encore qu'au temps où les rois wisigoths s'y réfugiaient avec leurs trésors. Les faubourgs s'étendaient au-dessous sur les flancs de la montagne. Elle se défendit d'abord avec courage, électrisée par la valeur de Roger Trancavel. Mais l'eau et les vivres étant venus à manquer, et le vicomte, qui s'était rendu au camp, ayant été retenu prisonnier contre la foi du serment, les habitants décidèrent en commun qu'il fallait quitter la ville, ce qu'ils firent par une avenue souterraine qui aboutissait aux tours de Cabardès, à trois lieues de là les uns allèrent en Espagne, les autres du côté de Toulouse. Les croisés, qui se promettaient à Carcassonne les mêmes plaisirs qu'à Béziers, furent fort irrités de cette escapade. Un historien dit qu'on leur permit d'évacuer la ville, à la condition qu'ils n'emporteraient avec eux que la chemise et les braies (culottes) qu'ils avaient sur le corps. Pour s'en dédommager, ils ramassèrent par la campagne de quoi ganir quelques bûchers et quelques potences ; quatre ou cinq cents rustres, plus ou moins bienpensants, furent pendus ou brulés. Le vicomte Roger fut enfermé dans une tour de son propre château et mourut bientôt après, empoisonné, dit-on, dans sa prison.
Carcassonne, soumise à Simon de Montfort, reçut dans son château le sénéchal, dans une de ses maisons le juge mage, sorte de lieutenant du sénéchal pour les affaires civiles, sans compter un autre lieutenant pour le criminel et un procureur du roi. Si bien gardée par les officiers royaux, elle n'avait guère de chances de s'affranchir. En 1240 pourtant, les faubourgs, travaillés par des émissaires albigeois, se livrèrent volontairement à Raymond Trancavel. Ce malheureux seigneur, dépouillé, poussa vivement le siège de la ville ; maître des maisons voisines du mur de la place, il fit pratiquer des mines; les assiégés, il est vrai, avertis par le bruit des travailleurs, pratiquèrent des contre-mines par où ils firent pleuvoir sur les assaillants le soufre, la chaux, l'huile bouillante; néanmoins, la brèche était déjà ouverte, et la ville tombait au pouvoir de Trancavel sans le secours que saint Louis envoya sur ces entrefaites.
Le comte de Beaumont, qui commandait les troupes du roi, rasa de fond en comble les beaux faubourgs de la ville, afin de punir les habitants et de dégager les abords de la place. La plupart des fugitifs passèrent en Espagne ; les autres, au bout de sept ans et à la sollicitation de l'évêque, qui avait perdu à la destruction des faubourgs une partie de ses revenus, obtinrent du roi la permission de s'établir sur une place unie de l'autre côté de l’Aude. Là s'éleva la ville basse, qui est aujourd'hui infiniment plus importante que la ville haute.
Philippe le Hardi, Philippe le Bel s'arrêtèrent plusieurs fois à Carcassonne. Le second y fit cesser, par ses sages mesures, les rigueurs de l'inquisition, qui soulevaient les habitants. Il faut dire qu'à peine la ville basse commençait-elle à s'élever que, par crainte sans doute d'y laisser germer les doctrines albigeoises, les moines s'y abattirent par essaims, et l’on vit surgir des couvents de cordeliers, de jacobins, de carmes, etc. Il arriva pourtant que, en 1305, les habitants de la ville basse formèrent le complot de se révolter contre Philippe et de supprimer tout à fait l'inquisition. Les consuls du bourg (ainsi appelait-on la ville basse) étaient à la tête, et, de leur part, frère Bernard Délicieux, cordelier, ennemi de l'inquisition, se rendit auprès du roi d'Aragon pour lui demander ses secours. Ferdinand les promit. Exaltés par cette espérance, les consuls voulurent tout de suite entamer l'entreprise et surprendre la cité qui eût pu devenir un obstacle sérieux. Ils organisèrent une procession qui devait aller faire une station à la cathédrale et donnèrent l'ordre secret à tous ceux qui en feraient partie de cacher des épées dans de la cire en forme de cierges ; dès qu'on serait dans la cité, on égorgerait la garde et l'on s'emparerait des portes. Ce complot fut découvert, et les huit consuls, déclarés coupables de lèse-majesté, furent, dans leurs robes consulaires, traînés par terre jusqu'à la potence, pendus et leurs biens confisqués. Le consulat fut quelque temps supprimé frère Délicieux fut dégradé et mis au pain et à l'eau dans une prison pour le reste de ses jours. Il était le chef d'une secte dissidente de l'ordre de Saint-François, celle des spirituels, assez semblables aux Fraticielles, et qui donnèrent dans ce siècle beaucoup d'occupation aux inquisiteurs de Carcassonne.
Philippe de Valois fit fortifier la ville basse, ce qui n'empêcha point le prince Noir de la prendre et de la livrer aux flammes. Quant à la ville haute, le prince anglais n'osa pas s'y heurter. C'est à Carcassonne que s'assemblèrent, en 1358, les états de Languedoc, lesquels envoyèrent au roi Jean, captif à Londres, huit commissaires chargés de lui offrir « les corps, les biens et les familles de tous les habitants de la province pour sa délivrance. » La ville basse fut relevée, et ses consuls confirmés dans leurs privilèges.
L'importance de Carcassonne comme place de guerre était alors fort appréciée. Le duc d'Anjou, accordant divers privilèges et franchises aux sergents et aux habitants, l'appelle « le chef, la maitresse et la clef de la Languedoc et la chère chambre du roi ». Le commandant de la place portait alors le titre de connétable. Elle contenait en outre un dépôt d'artillerie royale, c'est-à-dire des engins et machines en usage à cette époque.
Dès le commencement duXIVème siècle, Carcassonne comptait 1,213 feux taillables et 800 feux de pauvres francs de taille, plus 43 notaires, 9 médecins, 15 avocats, 40 sergents 19 prêtres, 250 clercs, 12 familles de Lombards et 30 de juifs.
Philippe le Bel, en 1310, autorisa la tenue d'un marché hebdomadaire et de deux foires annuelles sur la grande place carrée ou place Royale, ménagée au milieu de la ville basse lors de sa construction. Il y ajouta d'autres mesures favorables l'industrie. Au reste, le grand nombre de notaires, d'avocats, de Lombards, de juifs, atteste un grand mouvement d'affaires. Carcassonne était une des huit villes du Languedoc où les juifs avaient des synagogues, des cimetières et des boucheries réservés. Ils payaient une taxe séparée dont ils faisaient eux-mêmes la perception dans toute la sénéchaussée. En 1288, les clercs royaux les avaient placés sous la juridiction d'un juge particulier chargé de leur assurer pleine justice « ut eis super eorum negotiis faciat debitæ justicæ complementum »; on reconnaît le gouvernement de Philippe le Bel.
En 1302, il amortit un terrain pour agrandir leur cimetière. Ces juifs de Carcassonne fournirent au XIVème siècle plusieurs médecins et chirurgiens habiles et de grand renom.
Le règne de Charles VI fut un temps fâcheux pour Carcassonne, principalement à cause des pillages du duc de Berry, oncle du roi, dans tout le Languedoc. En 1414, le maréchal de Boucicaut, capitaine général dans cette province, eut à comprimer un soulèvement des Carcassonnais, qui refusaient de payer le subside contre les Anglais. Il fit couper la tête à quatre des plus compromis et retira aux consuls leurs clefs et leurs chaines. Rattachée de force à la cause du gouvernement du roi, Carcassonne résista d'abord aux tentatives du dauphin Charles. En 1421, pourtant, les états de Languedoc, réunis dans la ville basse, lui offrirent une aide de 200,000 francs, « A cause de son joyeux avènement dans le païs ».
Carcassonne fit sous Louis XI, en 1467, un mouvement populaire ; le parlement de Toulouse, qui s'avisa de le soutenir, fut transporté à Montpellier. L'affaire n'eut pas d'autres suites. Au XVIème, siècle, Carcassonne vit plusieurs fois dans ses murs François Ier et sa brillante cour; Henri Il la dota d'un présidial. Le calvinisme y pénétra dès 1551, et, en 1560, les calvinistes de la ville eurent l'imprudence d'arracher de sa niche une statue de la Vierge et de la trainer dans la rue. La grande majorité des habitants, très catholique, se vengea peu de jours après, pendant la procession qui se faisait pour aller replacer la statue exalté par la fureur religieuse, ce peuple méridional courut aux armes, égorgea dans les rues tous les calvinistes et pilla leurs maisons. Une scène du même genre eut lieu à l'occasion de l'édit de janvier 1552, les commissaires royaux avaient assigné aux protestants, comme lieu de réunion, l'hôpital des pestiférés, situé à l'extrémité de la ville et près du pont; le 15 mars, revenant du prêche, les calvinistes trouvèrent les portes fermées, les canons braqués et furent assaillis par les balles. Repoussés également du pont, par où ils tentaient de s'enfuir, ils périrent presque tous, tués par les projectiles ou noyés dans la rivière. Charles IX supprima le prêche de Carcassonne.
En 1565, il vint dans la ville, et les consuls lui en offrirent un plan en argent, pesant treize marcs.
Une population si passionnée contre le calvinisme ne manqua pas d'adhérer à la Ligue (1577), et Scipion de Joyeuse, ayant séduit les mortes-payes, s'introduisit dans la cité. La ville basse restait aux royalistes. Henri III, de son camp de Beaugency, ordonna l'érection d'un parlement à Carcassonne sa mort étant survenue, Henri IV transféra à Carcassonne le parlement de Toulouse. Ce fut la cause indirecte de l'expulsion des royalistes, le juge mage, irrité de se voir éclipsé par le président du parlement, ouvrit la ville basse aux ligueurs en 1591. C'est seulement en 1596, à la paix de Folembray, que Carcassonne rentra sous l'autorité royale; encore Henri de Joyeuse eut-il soin de se réserver, dans son traité secret, la capitainerie de la cité et du château de Carcassonne. On devine aisément que Carcassonne ne prêta aucun appui, en 1621, au duc de Rohan, chef des protestants révoltés; elle se prononça également, onze ans plus tard, contre le duc de Montmorency, ce qui lui valut l'affection de Richelieu.
Ce fut surtout le gouvernement de Louis XIV qui favorisa Carcassonne en protégeant sa plus importante industrie, celle des draps. Cette industrie datait du moyen âge et donnait lieu à une exportation sur presque tout le littoral de la Méditerranée. Saint Louis lui ouvrit tous les débouchés possibles lorsqu'il étendit aux peuples de la sénéchaussée de Carcassonne le privilège dont jouissaient déjà ceux de la sénéchaussée de Beaucaire, à savoir de trafiquer partout, même avec les Sarrasins, excepté en cas de guerre (1254). Philippe le Bel, fixant son attention sur l'industrie des draps, défendit la sortie des laines et des bêtes à cornes du pays par une ordonnance, que Philippe le Long confirma en 1317.ème siècle. Les Anglais et les Hollandais donnèrent leurs draps à perte ; les Carcassonnais, ne pouvant faire les mêmes sacrifices, altérèrent la qualité des leurs, afin de pouvoir baisser aussi leurs prix. Ce fut une mesure fâcheuse, qui décria les fabriques de Carcassonne dans le Levant et laissa pour longtemps ce commerce aux Anglais et aux Hollandais.
Vers 1570, les sieurs de Saptès essayèrent de relever la fabrique de Carcassonne et firent confectionner à une lieue de là au lieu appelé les Saptès, des draps fins semblables à ceux de Hollande. Environ cent ans après, le sieur de Varennes s'empara de cet établissement, y introduisit les procédés hollandais, qu'il avait été étudier dans le pays même, et enfin fit embaucher par ses' émissaires des ouvriers de Hollande, qu'il établit aux Saptès. Alors on fabriqua en cet endroit, non seulement les draps fins en usage en Europe mais encore ceux dont on se servait dans les États du Grand Seigneur ; les mahons, les londrins, etc. Colbert favorisa puissamment l'entreprise de Varennes, qui lui offrait un moyen de contrarier le commerce des Hollandais, de se procurer les soies du Levant par voie d'échange, sans faire sortir d'argent du royaume, afin de donner des ressources au pays de Carcassonne, assez stérile et pauvre en produits. L'affaire ne marcha pas pourtant facilement les recouvrements se faisaient attendre trois années, cause de l'éloignement du débouché et de la difficulté du débit. Le sieur de Varennes pas en état de porter seul le fardeau. Alors se forma, par les soins du sieur Pennautier, une compagnie qui se chargea de prendre 300 pièces de draps fins londrins, de les payer à Varennes à mesure qu'ils seraient fabriqués et de les débiter dans le Levant. Les Hollandais baissèrent leurs prix ; la compagnie fit de même, se gardant bien d'altérer les produits, ce qui avait ruiné l'ancien commerce carcassonnais. Ce furent cette fois les Hollandais qui se lassèrent les premiers et qui recoururent à ce procédé toujours funeste après sept années de pertes, ils diminuèrent la qualité dc leurs draps. C'était le triomphe de Carcassonne les draps hollandais tombèrent dans le décri ; ceux de Carcassonne demeurèrent maitres du Levant. L'intelligence du gouvernement de Colbert était pour beaucoup dans ce succès; vers 1678, le roi, par son conseil, fit prêter 130,000 livres sans intérêt, pour trois années, à la fabrique des Saptès et à celle de Clermont, en Languedoc, récemment fondée, et il fit donner par la province une pistole de gratification pour chaque pièce de drap fin qui s'y fabriquerait. Nous n'énumérerons pas toutes les fabriques qui s'ajoutèrent à celles-là. « La plus grande et la plus considérable, dit le P. Bouges, est celle de la ville de Carcassonne, car cette ville n'est à proprement parler qu'une manufacture de toutes sortes de draps. Les gros marchands y font travailler un certain nombre d'ouvriers et de familles qui leur sont attachés ; ainsi tous les habitants y sont occupés, les uns à filer, les autres à carder, et à tout le reste, ce qui les fait subsister commodément. Les habitants de Carcassonne.ne sont pas les seuls occupés à ces fabriques ; ce travail se répand aux paroisses voisines et au-delà, et tout le diocèse s'en ressent. Les draps destinés pour le Levant n'occupent pas seuls cette manufacture ; on y fait encore des draps fins pour le royaume et des grossiers qu'on envoie en Allemagne, en Flandre, en Suisse, à Gênes, en Sicile, à Malte, etc. »
. Carcassonne, où les états de Languedoc s'étaient réunis vingt-six fois sous l'ancien régime, ne perdit rien sous le nouveau. Elle garda son siège épiscopal et fut érigée, en 1800, en chef-lieu du département de l'Aude.
Elle a conservé, dans la cité, le Château, flanqué de tours du XIIIème siècle; l'église Saint-Nazaire (monument historique). Elle a conservé aussi les imposantes fortifications du moyen âge, si bien étudiés et décrites et restaurées par Viollet le- Duc, qui enveloppent dans leurs flancs épais la vieille et noire cité.
Sauvée de la destruction par l'action et la ténacité de l'archéologue Jean-Pierre Cros-Mayrevieille, puis restaurée au XIXÈME siècle de manière parfois controversée sous la direction de Viollet-le-Duc puis de Boeswillwald, la Cité de Carcassonne est, depuis 1997, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO. Le château comtal, les fortifications, et les tours appartiennent à l'État et sont gérés par le centre des monuments nationaux, tandis que les lices et le reste de la Cité font partie du domaine municipal.



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